jeudi 11 décembre 2014

Marcel Schwob

(Larousse mensuel, 1927)

Saccade, Saccader

Saccade, saccader
Donner la saccade à une femme : pratiquer avec elle l'acte de chair.
Saccader. — Et elle saccada de toute la force de ses reins. (Rétif, Anti-Justine.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

(Index)

Apprenons nos classiques avec Plastic Bertrand

Raboureur

Raboureur
Homme vigoureux en amour.

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

(Index)

Dans lequel le Tenancier a des affres et finit par un sentiment de relieur.

— « Alors, Tenancier, comment ça va, ces temps-ci ?
— Petitement, je l’avoue. L’hiver, sans doute…
— Le manque de lumière, je pense. Il vous faudrait une de ces lampes qu’utilisent les Finlandais pour soigner leur déprime.
— Un bon bouquin ferait le même effet, mais comme j’ai le goût à rien, ça risque de tomber à plat.
— Comment ça ? Je viens de voir que vous avez fait l’acquisition de livres de Jacques Abeille et que vous n’avez pas encore lu le Gracq inédit qui est sorti il y a peu !
— C’est une partie de mon problème : j’ai très envie de les lire. Encore une fois je vais devoir vous expliquer les choses. Je me suis mis dans la tête de rédiger une histoire assez longue, achevée il y a peu et je viens d’enquiller sur une nouvelle dont je ne sais pas trop vers quoi elle m’emmène. Je veux dire que je sais bien ce que je vais écrire, l’histoire existe même si elle n’est pas rédigée, mais je ne sais pas vers quelle satisfaction je vais aboutir. Et c’est important, ça, la satisfaction…
— Les affres de la création…
— Non, ça j’ai l’habitude d’en baver. Je suis un tâcheron. C’est plutôt le résultat qui est déprimant, parfois, parce qu’on s’est bridé ou que l’on est incapable de traduire ce que l’on a voulu raconter. Et puis persiste une hantise, se laisser phagocyter par ses lectures. Imaginez ça : vous retrouvez des vrais morceaux d’un autre dans ce que vous avez fait. Ça m’est arrivé une fois, un pastiche involontaire, très désagréable.
— C’est la raison pour laquelle vous ne lisez pas vos auteurs préférés ?
— Tout juste ! Je les garde pour les périodes de sécheresse. Mais ce n’est pas si simple non plus. Vous savez que j’ai assisté à la lecture de Jacques Abeille, il y a peu ? Eh bien, cela m’a donné l’envie d’infléchir le cours de la nouvelle que je suis en train de faire parce que j’ai découvert que je manquais d’amplitude et d’audace. Tout à coup, cela m’a donné un autre paradigme pour aborder mon sujet. Fort heureusement, je n’ai pas tout à réécrire…
— Donc, vous ne devriez pas être perturbé par vos lectures, en fin de compte…
— Si, malheureusement, cela ne change rien à ce que je viens de dire et je me retrouve donc dans une contradiction.
— Vous ne lisez pas, alors.
— Des petits romans qui ne pissent pas loin, des choses qui ne sont pas dans mon registre. Je lis des essais, sinon, des textes théoriques. Je fais comme Simenon (là s’arrête la comparaison, hein !)
— Qu’est-ce qu’il faisait, Simenon ?
— Il paraît qu’il ne lisait pas ses confrères en période d’écriture.
— Histoire de ne pas être contaminé, je vois.
— Oui. Je ne veux pas paraître trop élitiste — surtout quand on voit ce que j’écris — mais ça me laisse pas mal de lectures de disponibles. Et puis, je relis, je deviens ludique, je papillonne. Depuis une dizaine d’années, je vis une grande liberté : je n’ai pas à lire ce qui vient de paraître et c’est avec joie que je vois des pans entiers de littérature m’échapper. Déjà que l’autofiction, au départ, ça m’atterrait…
— Ce n’est pas un peu dommage de se mettre en dehors de la Littérature ?
— Je n’ai franchement pas l’impression d’en faire partie. Je m’en fous. Je raconte mes histoires pour le plaisir pas pour un plan de carrière. Ce serait malheureux, à mon âge. Et puis comme la Lithérathüre devient un distributeur à mouchoirs jetables, mieux vaut rester entre soi, non ?
— Et c’est cela qui vous déprime ? Vous devriez être content.
— C’est que vous oubliez une chose importante…
— Laquelle ?
— Je suis un esprit chagrin. »

Quailler

Quailler
Quailler une femme : pratiquer avec elle la futution.

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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mercredi 10 décembre 2014

Jacques Abeille

Ceux qui nous suivent au fils des années savent combien nous sommes attachés viscéralement à la prose de Jacques Abeille. Le lundi 8 décembre 2014, l’auteur est venu à la Maison de la Poésie à Paris faire la lecture d’un de ses textes, Mers perdues, accompagné par François Schuiten pour les dessins projetés au mur et l’illustration musicale de Bruno Letort. Nous avons été assez peu à assister à la séance et cela donne l’état de la réputation médiatique de Jacques Abeille, sans que cela nous déçoive grandement, après tout. Comme il l’explique lui-même dans un entretien accordé à Article 11, un succès ferait sans doute que son intégrité littéraire serait entamée. D’un autre côté, le spectateur que je suis est fier de compter parmi les happy few, à suivre de parution en parution le labeur patient que constitue un univers littéraire tourné vers un paysage intérieur riche et profond. Cette profondeur, on la retrouve aussi dans la voie chaude du scripteur dont la narration suit le rythme caractéristique de son style. Il y a dans la scansion de Jacques Abeille comme un curieuse stase, un moment d’étonnement comme au bord d’un basculement, une empreinte dont on ne se défait pas, une parole hypnotique que l’on retrouve hors même le champ de la fiction, au sein d’une conversation, menée il y a plus de quinze ans et dont les émanations persistent encore dans la mémoire…



Prise de vue (avec les moyens du bord) : Élisabeth Haakman

mardi 9 décembre 2014

Paillard

Paillard
Homme luxurieux. — J'y ai satisfait pendant une semaine entière les fantaisies de plusieurs paillards. (Sade, Philos. dans le boudoir.)
Paillarder : se livrer à la débauche. — Les maris ne laissent pas de paillarder. (Cholière.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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lundi 8 décembre 2014

Henri de Régnier

(Je Sais Tout, 1910)

Oiseau

Oiseau
Membre viril.
Elle trouve que son oiseau
Est poltron à la remise.
(Parnasse des Muses.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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Bouque

Naples

Naples
Mal ou marchandise de Naples : syphilis.
Mais sous la chemise au-devant,
Le mal de Naples est bien souvent.
(Parnasse des Muses.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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Vivres

Il calcula également le poids exact de ses vivres ; ils consistèrent en thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d’éléments nutritifs. Indépendamment d’une suffisante réserve d’eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons1.
La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l’équilibre d’un ballon est d’une extrême sensibilité. La perte d’un poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable.
Le docteur n’oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, ni les couvertures qui composait toute la literie du voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
Voici le résumé de ces différents calculs :
Ferguson.....................................135 livres
Kennedy......................................153  —
Joe..........................................120  —

Poids du premier ballon......................650  —

Poids du second ballon.......................510  —
Nacelle et filet.............................280  —
Ancres, instruments,
Fusils, couvertures,        }................190  —
Tente, ustensiles divers,
Viande, pemmican,
Biscuits, thé,              }................386  —
Café, eau-de-vie,
Eau..........................................400  —
Appareil.....................................700  —
Poids de l’hydrogène.........................276  —
Lest.........................................200  —
                               Total........4000 Livres
Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Ferguson se proposait d’enlever ; il n’emportait que deux cent livres de lest, « pour les cas imprévus seulement », disait-il, car il comptait bien ne pas en user grâce à son appareil.
 
1 : Cent litres à peu près. Le gallon qui contient 8 pintes vaut quatre litres 453
 
Jules Verne : Cinq semaines en ballon (1862) — Chapitre VII
(Sommaire)

dimanche 7 décembre 2014

Madure

Madure
Fille mûre pour le mariage.

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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Une historiette de Béatrice

— « OH ? Vous n’avez pas de poésie aujourd’hui dans votre caisse à 1 euro ?
………
— Bon, je repasserai cet après-midi, peut-être que d’ici-là, il y en aura. »

Cette historiette a été publiée pour la première fois en décembre 2011 sur le blog Feuilles d'automne

Lampe

Lampe
Lampe amoureuse : sexe de la femme. (Cholières.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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samedi 6 décembre 2014

De l’écriture manuscrite, considérée dans sa possible disparition

Faire sa fête à l’écriture manuscrite : l’idée provient sans doute d’un consortium d’hyper cerveaux du côté de quelque Silicon Valley. Il s’agit de substituer à l’apprentissage, par enfants et adolescents, du geste graphique, le glorieux et rapide « traitement de texte » que permet la technologie. Pratique obscurantiste et démodée que l’écriture manuscrite ? Avatar médiéval ? Luxe aristocratique ? Nous y sommes. S’agirait-il de la mettre hors la loi, comme c’est le cas désormais dans une partie des états américains ? et comme c’est en débat dans certains états d’Europe du Nord ? L‘école ne serait plus un lieu où la pensée se construit à la main, dans le sillon des lignes. Adieu plumes et stylos, crayons et feutres. Au revoir la page intimidante, les brouillons griffonnés, les incipit emblasonnés, les calligraphies tâtonnantes où la lettre prend corps. Exit enfin,la musicalité du cahier, cet ensemble relié de variations sur le thème de l’apprentissage personnel.. Autant d’accessoires à ranger au cabinet des antiques , avec étiquette datée, pour tout cet attirail devenu historique, obscur témoin de l’écriture et de la différence. C’est d’ailleurs cette « différance », avec ses ratures et ses marges, qu’il s’agit de traiter comme une approximation, ou une tare. Mais s’est-on suffisamment enquis de ce que pourrait bien signifier une enfance sans trace écrite, et, dans nos sociétés, une entrée dans la vie dénuée de cettealchimie lettriste qui ouvre la porte des signes ?
Alors oui, surveillons nos plumes et nos (belles) lettres ! Quelles que soient par ailleurs nos pratiques sociales et culturelles, applaudissons l’écriture manuscrite, canevas premier d’une toile ultérieur. Retrouvons parfois l’émotion du « vide papier que sa blancheur défend »… Mesurons aussi l’ampleur des risques à l’aune de la « haine de l’écriture », et de ses conséquences historiques.

Jean-François Cassat

Italien

Italien
Pédéraste.

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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jeudi 4 décembre 2014

Quelques humoristes

(Je Sais Tout, 1910)

Harpe

Harpe
Jouer de la harpe (Théâtre italien) : caresser une femme érotiquement.

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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L'Ange des livres

Je connaissais toutes les librairies de New York dans lesquelles on trouvait des livres français.
Leurs propriétaires, vieux et juifs pour la plupart me laissaient errer dans les réserves. Ils comprenaient. Lorsque je poussais la porte, ils faisaient une mine à la fois grognonne et narquoise, hochaient la tête ; puis avec un soupir, ils se levaient, tournaient des boutons : la magie des couloir s’illuminait ; sans un mot ils regagnaient leur coin, se penchaient de nouveau sur leurs paperasses. J’entrais dans un silence immortel.
Il est certain que je fus souvent guidé. Tout se passait comme si une invisible Sagesse se fût condensée en clé pour m’ouvrir certaines portes. Les ouvrages que je voulais — que je devais — connaître, en cette heure essentielle de la jeunesse, l’Ange des livres aussitôt les plaçait entre mes mains.
 
Il existe indubitablement — ainsi que Breton a tenté de l’établir dans les parties scientifiques de son œuvre — une connexion occulte entre le désir et son objet.
Occulte parce que l’objet ne se donne pas toujours à qui le convoite quand il le convoite. De sorte que les sceptiques ont beau jeu, qui prétendent que cette connexion est illusoire, et que ceux qui y croient sont les dupes de leur imagination.
De fait, Il ne serait pas trop difficile de montrer qu’ici comme ailleurs ce sont les sceptiques qui sont les dupes de leur scepticisme, lequel empêche les phénomènes dont ils nient l’existence de se produire.

Charles Duits : André Breton a-t-il dit passe (1969)

Galant(e)

Galant(e)
Fille galante, prostituée. — La Baudoin, la trouvant d'ailleurs d'une figure intéressante, n'eut pas de peine à lui faire embrasser l'état de fille galante. (Inspect. de Police.)
Vert galant : jeune homme entreprenant auprès des femmes. — Belle servante et mari vert galant. (La Fontaine, Contes.)
Galante : femme qui recherche des aventures amoureuses. — Tudieu, quelle galante ! Comme elle prend feu d'abord ! (Molière, Pourceaugnac.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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mardi 2 décembre 2014

Où le Tenancier soliloque et sent confusément qu'il va y avoir de la relance dans la gelée de coings à cause d'un éditeur qui ferait des livres, paraît-il...

Il m’a été donné de montrer mon exaspération à plusieurs reprises dans le présent blogue et celui qui le précédait au sujet du commerce du livre et de la librairie, position que l’on jugera légitime si l’on se souvient que je suis dans ce métier depuis 1979, ou bien anormale si l’on considère mon éloignement des pratiques de la librairie de neuf ou toute autre métier s’y rapportant depuis quelques années. Je m’aperçois avec la distance que l’énervement ou l’inquiétude que je manifestais ne se rapportait pas tant aux pratiques qu’aux mentalités qui prévalent toujours dans ce milieu et qu’il m’arrive de constater souvent lorsque je rentre dans certaines librairies, ou bien lorsque j’ai affaire professionnellement à elles — pas trop souvent, fort heureusement. Que l’on ne se méprenne pas sur ces précautions oratoires ; par ce préambule j’énonce simplement l’endroit « d’où je parle » et je ne cherche pas un instant à me conférer une quelconque légitimité en matière de commerce de livre. A la vérité, cette distance a été entérinée il y a des années, lorsque j’ai déclaré que jamais je ne retournerai en librairie de neuf. Partant de cela, je ne vais pas non plus me réfugier dans une sorte de fausse modestie. J’ai bouffé du livre à toutes les sauces depuis à peu près trente-cinq ans, vendu des merdes immondes ou des livres sublimes, des populaires ou des tirages de tête, tenu des stands de BD (Les Humanoïdes, s’il vous plaît !) et me suis un peu torché lors d’une convention de SF (et n’en suis pas fier), édité des livres fabriqués par un grand artisan du livre, critiqué, fabriqué très modestement des bouquins fautifs avec des coquilles dans le coin de mon burlingue, et j’en ai lus aussi. J’ai appris finalement que le déluge pouvait tomber après moi parce que j’aurai mon comptant de livres jusqu’à ce que on me balance dans le trou et que je vais finir avec un retard de lecture abyssal, jouissance de la plénitude jamais assouvie, assez masochiste, en somme. Tout cela m’appartient, y compris le fait que j’ai fini par savoir ce qu’est un livre correct. Non, je ne sais pas ce qu’est un livre. Je ne suis pas cuistre à ce point. Ce savoir là est détenu par l’artisan que je cite plus haut ou bien par des personnes qui portent l’amour du livre jusqu’à en avoir des exigences d’amant. Moi, je me contenterai du livre correct, celui qui ne se fout pas de la gueule du monde, qui respecte le lecteur et son auteur, dont la mise en page observe quelques règles, dont le brochage ne sort pas de chez Barnum, dont la maquette et l’allure générale ne fait pas dans cette fausse frugalité qui recouvre l’impéritie. Voici ce que j’écrivais en commentaire d’un de mes billets il y a cinq ans :
« Allons au bout de notre pensée, pour ne point trop être sibyllin : se moquer de la fabrication d'un livre c'est accepter qu'il soit fabriqué n'importe comment, c'est donc abaisser son critère d'exigence au plus petit dénominateur commun avec le papier hygiénique. Mépriser la fabrication du livre, sa mise en page, ses formats, sa composition, sa typo, s'est se disqualifier définitivement lorsque l'on vient me vanter du livre en tant que matériaux irremplaçable de la lecture. Certes, cela n'empêchera personne de lire que de le faire sur du papier dégueulasse, une mise en page déséquilibrée, etc. Mais l'enjeu de sa pérennité est là. En ne vivant que dans la précarité du présent, la plupart des libraires de neuf que je croise encore n’ont aucune idée de la tradition du livre, de son passé et de ses créateurs. Et ces libraires mêmes condamnent leur outil de travail par indifférence affichée.
Alors, oui, on peut ne pas savoir faire une différence entre un in-8° et in-4°, entre une reliure et un cartonnage, entre un livre de la Pléiade et un beau livre... Mais ne venez pas vous plaindre que, vendant des livres de merde, ils le soient sur des supports aussi indigents. Et demandez-vous pourquoi les éditeurs de bibliophilie contemporaine, les créateurs qui travaillent main dans la main : typographes, graveurs, poètes ou écrivains, lithographes, etc., ne se reconnaissent qu'à peine dans vos activités de libraires... et pourquoi ces livres se retrouvent hors de vos rayons. »
Il s’avère que cette appréciation agacée que je livrais à l’encontre des libraires peut fort bien se reporter à certains éditeurs qui, croyant pourfendre les libraires refusant de prendre leurs ouvrages semblent ne pas vouloir s’apercevoir de la médiocrité de ce qu’ils fabriquent. Ces mêmes éditeurs ont beau traiter les libraires de boutiquiers, il n’en demeure pas moins qu’ils ne valent pas mieux lorsque l’on contemple ce qu’ils osent appeler des « livres ».
Ce billet constitue une réponse au billet d’un blog d’éditeur ; je ne le citerai pas et ne mettrai pas de lien. Il m’est arrivé d’avoir de ses productions entre les mains. Il m’est arrivé d’en avoir vendu (à la Librairie Delatte, déjà citée dans ce blogue). Il m’est même arrivé d’en critiquer l’aspect publiquement et de m’être attiré le courroux d’un auteur ami et publié par celui-ci. Le conflit pour le conflit ne m’intéresse pas. Une chose est sûre, j’ai acheté un livre par amitié et un autre il y a longtemps pour compléter une connaissance. A mon avis, on ne m’y reprendra pas parce que ce sont des livres qui ne me respectent pas.

Faire

Faire
Le faire : pratiquer la futution. — C'est bien à cette gueuse à le faire six coups ! (Auvray;)
Jamais le folâtre Arétin
Ne le fit en tant de postures.
(Cabinet satirique.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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dimanche 30 novembre 2014

Mais qui possède encore une bibliothèque Conrad ?

(Je Sais Tout, 1910)

Écrevisse

Écrevisse
Sexe de la femme.
Je lui levai sa chemise ;
J'aperçus son écrevisse.
(Parnasse des Muses.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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samedi 29 novembre 2014

La mort du Mange Livre


Le Mange Livre est mort hier dans son dernier accident.
Le temps que dura sa collaboration au Métal, il avait répété sa mort en de multiples collisions, mais celle-là fut la seule vraie. lancée à fond, sa moto a franchi le garde corps du toboggan de la rue de Lancry et plongé à travers la véranda de la rédaction.
Les corps broyés en grappe des secrétaires, comme une hémorragie de soleil, étaient toujours plaqués sur les bureaux, lorsque je me suis frayé un chemin parmi les techniciens de la police, une heure plus tard.
Cramponné au bras de son fauteuil, Jean-Pierre Dionnet avec qui le Mange Livre avait tant de mois rêvé de mourir, se tenait à l’écart sous les yeux tournants des ambulances.
Quand je me suis approché des pompiers et des policiers qui tentaient, à l’aide de palans et de torches à acétylènes, de dégager les cadavres bloqués, Dionnet a porté un mouchoir de dentelle à sa bouche. Pouvait-il voir le corps disloqué du Mange Livre ? Apercevait-il le sang qui lui inondait l’entrejambe et où venait se mêler l’huile chaude du moteur ?
 
Stan Barets (in : Métal Hurlant n°24 — Décembre 1977)

Danse, Danser

Danse, danser
Danse du loup : Acte de chair.
Danser le branle du loup la queue entre les jambes ; danser le branle gai : pratiquer l'acte de chair.
Au soir nous danserons, oui, ma fois, plus d'un coup,
Messieurs, ce sera quoi ? Mais le branle du loup !
(Poisson, L'après-souper.)
Et sans le dire à ma mère
Danserai le branle gai.
(Parnasse des Muses.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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Une historiette de Béatrice

— « Dis donc, tu rentres et tu consultes ce livre de la vitrine sans demander, toi ?
— Ben tout le monde fait ça !
— Excusez-la, madame. »

Cette historiette a été publiée pour la première fois en novembre 2011 sur le blog Feuilles d'automne

Cadran

Cadran
Sexe de la femme. (Théâtre italien.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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vendredi 28 novembre 2014

Privations

Ils se rendirent tous les trois à l’atelier de MM. Mittchell, où l’une de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l’équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance ; celui-ci, sans faire de résistance, disait à mi-voix :
« C’est bon ! c’est bon ! cela n’engage à rien.
— Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son carnet.
— Suis-je trop lourd ?
— Mais non monsieur Kennedy, répliqua Joe ; d’ailleurs, je suis léger, cela fera compensation. »
Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur ; il faillit même renverser la balance dans son emportement ; il se posa dans l’attitude du Wellington qui singe Achille à l’entrée d’Hyde-Park, et ce fut magnifique, même sans bouclier.
« Cent vingt livres, inscrivit le docteur
— Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ? Il n’eût jamais pu le dire.
« A mon tour », dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.
« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cent livres.
— Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expérience, je pourrais bien me faire maigrir d’une vingtaine de livres en ne mangeant pas.
— C’est inutile, mon garçon, répondit le docteur ; tu peux manger à ton aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »
 
Jules Verne : Cinq semaines en ballon (1862) — Chapitre VI
(Sommaire)

(Source de l'image The Illustrated Jules Verne)

Bagasse

Bagasse
Femme de mauvaise vie. — On n'entend que ces mots : chienne, louve, bagasse ! (Molière, L'Étourdi)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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mercredi 26 novembre 2014

Chasseur de trous

Orientation professionnelle. Exemple d’un sujet type présenté par la Compagnie périphérique d’enseignement E-Z.
SUJET : Je ne sais pas lire.
ORIENTATEUR : Cela ne fait rien. Je te répondrai oralement à partir de maintenant. Tu n’as qu’à ignorer ces mots sur l’écran. D’accord ?
s : Heu… d’accord. Comment que j’peux, heu… j’veux dire, heu… Comment qu’on fait pour être chasseur de trous ?
o : Un chasseur de trous, hein ? C’est l’une des ambitions les plus fréquentes. C’est romantique n’est-ce pas ? Tu es ton propre patron. Tu as un vaisseau à toi tout seul et tu peux devenir riche. c’est cela qui t’attire dans la chasse aux trous ?
s : Ouais, j’pense.
o : Nous n’encourageons pas les jeunes à devenir chasseurs de trous. Cela pose des tas de problèmes, par exemple : sais-tu combien peut coûter un de ces vaisseaux ?
s : Pas mal, j’imagine.
o : Ouah, tu l’as dit ! Tu dois d’abord économiser pour acheter le vaisseau. L’équiper pour un voyage coûte encore plus cher. Et c’est dangereux. Et qu’est-ce qui se passe ? des fois que tu ne le saurais pas, tu es là dans ton vaisseau tant que les moteurs tiennent le coup. Tu es là, tu es assis et tu regardes ton détecteur de masse. Tu peux attendre comme cela quinze ans sans rien découvrir. Alors tu arrêtes et tu rentres bredouille. Trois voyages sur quatre ne donnent rien. Et tu seras fauché comme les blés à ton retour. Ton premier voyage sera le dernier. Si tu en reviens…
s : Qu’est-ce que vous voulez dire ?
o : C’est dangereux ! Si tu découvres un trou, tu dois ralentir bien avant pour essayer de le localiser et de repérer sa trajectoire. Tu peux aussi rentrer en plein dedans. Mais si tout se passe bien, tu dois revenir le chercher avec un remorqueur électromagnétique.
Il y a plein de types qui n’attendent que cela sur Pluton. Ils te suivront. Tu peux te retrouver à une demi-année lumière du soleil. Qui va appeler la police ? Il faudra que tu te battes.
s : Je peux me défendre comme tout le monde. C’que j’veux savoir c’est si j’dois apprendre à lire ?
o : Je ne vois pas pourquoi. A quoi sert ton ordinateur ?
 
John Varley : Le Canal ophite — 1977
(Trad. Rémi Lobry) 

Abandonnée

Abandonnée
Femme débauchée. — Je ne veux point brûler pour une abandonnée. (Molière, L'Étourdi.) — C'est une infâme qui va courir le pays avec eux, et qu'ils ne sauraient regarder que comme une abandonnée. (Boileau, Joconde.)

Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

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L'Empereur et le critique

 
— « Désirez-vous, Sire, que quelques nouveautés soient critiquées pour vous ? » demanda le Doyen.
— « Certainement, mon ami » répondit fort courtoisement l’Empereur, et faites donc ouvrir ces fenêtres car il fait fort chaud.
Le critique de METAL HURLANT s’avança alors. Il avait avec lui un pile de livres d’où il extrayait des petites fiches griffonnées en tous sens. Et le critique commença à lire :
 
[…]
 
L’Empereur se tourna vers le Doyen.
— « Est-ce tout, votre excellence ? »
— « C’est tout, Sire ».
— « Parfait. Eh bien, Messieurs les Auteurs, puisque c’est vous les nègres, je vous souhaite de continuer… ».
Puis l’Empereur se leva. Il était content. Deux très beaux mots dans la même journée. Cela ne lui arrivait pas si souvent.
 
Stan Barets (in : Métal Hurlant n°23 — Novembre 1977)

Vignette

Vignette, s. f. Visage.
Piger la vignette, Regarder. V. Piger

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

(Index)

mardi 25 novembre 2014

Interlude

Où le Tenancier se montre martial, mais seulement vers la fin

— «  Alors, Tenancier, ça baigne ?
— Z’êtes bien familier.
— Depuis le temps que je vous interpelle…
— Ça fait trois fois, si je ne me trompe. C’est vrai qu’à ce stade-là, c’est plus de l’intimité. Bientôt, va falloir que je vous cède un bout de mon plumard ou de ma gamelle, non ?
— C’est pas possible, ça, toujours de mauvaise humeur !
— J’aime pas qu’on me dérange. Est-ce que je viens, moi, vous emmerder dans les recoins ? Comme je vais encore avoir droit à des questions, allez-y tout de suite.
— Pas de question cruciale, non… je voulais seulement savoir si vous étiez au courant de ce qui s’est passé à Toulouse.
— Non, et ?
— Je vous résume alors : un dessinateur a entrepris de créer un blog où il avait rassemblé les histoires de harcèlement ordinaire dont les femmes étaient victimes. Tous les harceleurs étaient uniformément représentés sous la forme de crocodiles, d’où le nom, d’ailleurs : Projet Crocodiles. C’est souvent bien observé, et un éditeur a décidé d’ailleurs d’en publier quelques planches en album.
— Je connais, je suis allé sur ce blog.
— Une expo a été prévue à Toulouse, donc. D’après ce que j’ai compris, les dessins devaient être exposées dans la ville. La municipalité a décidé que ça ne se ferait pas étant donné la « violence » de certaines planches.
— Ah ouais ? Sont forts, ces Toulousains…
— N’est-ce pas ?
— On pourrait même se poser une question.
— Laquelle ?
— Tous les Toulousains sont-ils des crocodiles ?
— Certainement pas. Enfin, j'espère que non...
— C’est marrant, tout de même, comme l’ordre moral revient au galop. Moi, je m’attendais à une condamnation quelconque pour obscénité pour un livre ou un spectacle, mais j’avais compté sans le côté faux-derche de nos censeurs : l’alibi d’une violence supposée, alors que pas un édile n’a dû se poser la question de l’obscénité de la représentation de la violence, celle dont les images sont nettement plus explicites et qui courent les rues et les médias. De là à se dire qu’ils se sentent concernés directement par le sujet du harcèlement sexuel…
— Oh, doucement, Tenancier, il y a une femme qui est venue expliquer tout ça devant une caméra. Je crois qu’elle fait partie du Conseil municipal. Il y aurait des enfants choqués potentiellement par les planches exposées au public.
— Et alors ? Je ne vois pas pourquoi les femmes ne seraient pas complices. On voit bien des chiens ne jamais ronger leur laisse… Pour les mômes, je rigole doucement, comme s’ils n’étaient pas confrontés à pire. D’ailleurs, s’ils sont assez grand pour comprendre le sens de ces crobards, ils sont assez mûrs pour en saisir les implications. Ce serait toujours ça de pris. Enfin pas par les gluants toulousains, en tout cas. J’aime bien les censeurs, moi, quand même.
— ?
— Oui, on est jamais déçu dès qu’il s’agit de guetter les contorsions par lesquelles ils passent pour interdire un truc. Enfin, le coup de la violence vis à vis des enfants, c’est pas très frais comme idée. Mais après tout, c’est à la hauteur de l’objet censuré. Sans faire injure au dessinateur, c’est pas du Genet, quoi… Dans le temps, on faisait intervenir les paras.
— On voit la nostalgie dans vos yeux d’azur..
— Négatif, mon p’tit gars, mais faut reconnaître qu’ils savaient crever leur plafond !
— Pas des gonzesses, quoi.
— Allez, rompez ! »

Urfe

Urfe, adv. Très bien. Peu usité.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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lundi 24 novembre 2014

Sandwich

« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le docteur, tu me remercieras.
— Tu parles sérieusement ?
— Très sérieusement.
— Et si je refuse de t'accompagner ?
— Tu ne refuseras pas.
— Mais enfin, si je refuse ?
— Je partirai seul.
— Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
— Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. »
Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table, entre une pile de sandwiches et une théière énorme.
 
Jules Verne : Cinq semaines en ballon (1862) — Chapitre III
(Sommaire)

Tableau !

Tableau ! Exclamation par laquelle on exprime la surprise ou la joie maligne que l'on éprouve à la vue d'un accident risible arrivé à un ou à plusieurs de ses confrères.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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dimanche 23 novembre 2014

Balades dans la Cité de la nuit — VII

Times Square était un Ellis Island anarchiste. Ces immigrants n’étaient pas des de réfugiés qui avaient fui la terre du tsar. Le Stem était le premier point de chute des étrangers à l’intérieur du pays. On y trouvait des hôtels pas chers où l’on pouvait se reposer sans avoir le souci d’un chez-soi. Suffisamment proche de tous les terminus de bus, c’était un refuge pour les paumés, pour tous ceux qui s’accommodaient de la précarité de leur existence.
Pour le Bottin mondain, Times Square est un pays fantôme, un entr’aperçu du ventre de New York. Il en a toujours été ainsi. Situé aux limites de Hell’s Kitchen, il a d’abord été envahi par les ateliers où les riches faisaient réparer leurs attelages. Puis les théâtres ont surgi qui ont amenés leurs lumières et le sens d’une certaine marginalité car il n’était rien de plus précaire qu’une vie de comédien. Les stations de métro, les grands et petits hôtels sont arrivés par la suite. La légende commença. Broadway s’imagina être le théâtre de l’errance, une cité de la nuit ayant sa clientèle particulière. Runyon, Walter Winchell ; « Bonne soirée, M. et Mme Amérique… »
La fable dura quarante ans. Broadway était un cordon ombilical et un cocon pour les gens du spectacle. ses ménestrels pouvaient défier les conventions. Ils préféraient les lumières de Broadway à toutes les autres. Mais un jour, Al Jolson et Fanny Brice sont allés s’installer en banlieue. Rothstein, le joueur, fut descendu comme un chien. Jimmy Walker, en enfant de Broadway, perdit sa couronne de maire et le cordon ombilical commença à se déchirer. Les cinéma devinrent de gigantesques sanctuaires après l’irruption de la télévision. Broadway n’était plus à la mode. Victime de sa propre anomie, il ne lui restait plus que ses théâtres. Tant et si bien qu’une sorte de guerre éclata entre les « touristes » qui allaient au théâtre et ceux qui venaient traîner dans le quartier. Il n’y avait plus de ciment. Les nouveaux venus étaient les Noirs et les Latinos.
Inutile d’aller chercher Mandrake le magicien pour dire ce qui s’est passé. Harlem avait son Broadway à lui sur la Cent-vingt-cinquième Rue. Mais ses théâtres périclitèrent. Les musiciens noirs allèrent s’installer dowtown ou à Hollywood. Harlem perdit son Strivers Row, creuset de la classe moyenne. Il lui était impossible d’entretenir les lumières de la Cent-vingt-cinquième Rue. Les pauvres durent chercher un autre quartier pour se distraire. Et ce fut Times Square.
En fait, c’est l’immigration des Noirs et des métis qui a favorisé le développement de Times Square. Le quartier a débordé à l’ouest vers la Neuvième Avenue et grignote les frontières de Hell’s Kitchen, désormais appelé Clinton. Il s’était étendu au sud jusqu’à Penn Stations, au nord jusqu’à la Quarante-neuvième Rue. Ses limites orientales sont moins faciles à déceler. Times Square empiète sur un bout de la Sixième Avenue et, à la hauteur de la Quarante-deuxième Rue, descend jusqu’aux escaliers de la Bibliothèque publique à Bryant Park. La moitié de sa population est constituée de clochards, de joueurs de monte (un jeu de cartes d’origine espagnole), de champions d’échecs noirs avec leurs tables portatives et leurs chronomètres, de putains noires et blanches, de maquereaux, de dealers, de femmes et d’homme chargés de gros sacs, de monstres en tous genres, de bandes errantes de jeunes gens, de fous, de solitaires, de paumés. On ne saurait dire qu’ils aient pris possession des rues, en dehors de leur sanctuaire (la Quarante-deuxième Rue, entre la Septième et la Huitième Avenue), seulement, il semblent avoir le don d’ubiquité. Ils ont leurs coins, leurs danses rituelles au milieu des hôtels pour touristes et des appartements d’hommes d’affaires. Sur la Septième Avenue, les vieux self-services son rangés en bon ordre tandis que les boutiques ambulantes où l’on vend du jus d’orange sont disposées n’importe comment.
L’exemple le plus évident du renouveau naissant de Times Square, c’est le déclin de Herald Square. En 1947, lorsque Miracle on 34th Street (« Le miracle de la 34e Rue ») sortit sur les écrans, Macy’s était le plus grand magasin populaire du monde. Il n’est pas surprenant que le personnage de Santa*, interprété par Edmund Gwenn, soit devenu un citoyen de Herald Square. Le film jouait sur la vieille rivalité opposant Macy’s et Gimbel’s, deux archétypes comme Santa lui-même. Mais ils n’ont plus cette aura. Macy’s n’est plus à même de gagner une guerre de l’esturgeon contre Zabar’s, ce vieux magasin appétissant dans l’Upper West Side.
Si Santa revenait, il n’irait pas acheter ses pickles chez Macy’s ou Zabar’s. Il irait chez Bloomingdale’s où les « guppies » (les jeunes cadres supérieurs) vont faire leurs achats et draguer. Il n’émane de l’endroit ni tristesse ni désordre. Même les femmes que l’on voit dans la rue avec leurs gros sacs ont leurs cartes de crédit chez Bloomingdale’s.
Le Times Square Redevelopment Corporation, organisme géré par la Ville et l’État, souhaite précisément créer « une atmosphère à la Bloomingdale’s » dans la Quarante-deuxième Rue. Une fois le centre puant de Times Square rasé, les badauds laisseront la place aux guppies, aux touristes, aux acheteurs de l’extérieur. William J. Stern, directeur de la Société de Développement urbain de l’État, a ainsi déclaré au sujet des marchands de pornographie de Times Square : « Il faut d’abord les éparpiller. Le premier coup de canon suffira, nous les chasserons ensuite. »
Stern a a déjà inventé sa propre légende : « Notre projet fera revivre l’époque de George M. Cohan, lorsque Broadway était véritablement le Great White Way. » C’est un George M. Cohan de son invention. La configuration qu’il propose — toits mansardés, centre commercial et neuf théâtre « rénovés » — n’a rien à voir avec le vieux Times Square. Cela va devenir un Rockfeller Center, sans piste de skate.
Le Times Square de Stern me fait songer au cœur des ténèbres. Un univers de bunkers de granit et de verre. Je ne suis pas le seul « anarchiste » à me méfier de ce projet qui privilégie la notion d’ordre. Le Xanadu de Philip Johnson n’a vraiment pas enchanté beaucoup de gens. Thomas Bender, qui enseigne l’histoire de l’urbanisme à la New York University, estime que Philip Johnson et le promoteur George Klein « ont probablement concocté le seul projet susceptible de rendre le quartier de la Quarante-deuxième Rue et de Times Square plus effrayant qu’il ne l’est actuellement (…). Le projet Klein-Johnson dénie à la rue toute valeur sociale. Il nous propose quatre immense bâtiments dont les murs de granit écraserons la rue. »
L’urbaniste William H. Whyte se demande lui aussi quel avenir on réserve à la rue qui ne saurait être dessinée au bon gré des architectes et des entrepreneurs ou simplement remplie de gens. Il a fallu quatre-vingt ans pour que le paysage de la rue se mette en place dans Times Square. Des coins et des recoins se sont créés, ainsi que des secteurs très particuliers. Mais c’est toujours « la fosse d’aisance du pays dont les New-Yorkais ne peuvent tirer qu’une fierté perverse, tant l’endroit déborde de maquereaux, de travestis, de prostitués hommes et femmes, etc. ». Whyte préférerait que ce trou disparaisse par magie, si possible, ou bien par l’intermédiaire d’un plan de réhabilitation qui respecte la configuration des rues et le point de vue des piétons. Un Times Square pour les gens et pas un Xanadu.
 
* Santa Claus : le Père Noël anglo-saxon
 
Jerome Charyn : Metropolis — 1986
(Trad. Bernard Géniès)

vendredi 21 novembre 2014

Une historiette de George

Un grand barbu maigre et jovial, du genre dont on se méfie immédiatement :
— « Bonjour, auriez-vous par hasard des Agatha Christie ?
— Oui, regardez sur ce rayonnage, là.
— Merci. Il sont à combien ? Un euro, c'est ça ?
— Non, plutôt entre 1,50 et 2,50 € selon l'état. Les prix sont marqués en première page.
— Ah bon ? Mais d'habitude je les achète à un euro maxi !
— Tant mieux pour vous, mais où ça ?
— Eh bien, chez euh... vous savez, vers Strasbourg-Saint-Denis...
— Ah, chez Gibert Jeune, voulez-vous dire ! Eh bien, allez-y donc, ce n'est pas loin.
[Un temps de réflexion]
— Euh, non, ça va, je vais prendre celui-ci. Un euro cinquante, c'est bien ça ?
— Oui, c'est le prix indiqué. »

Raboter

Raboter, v. a. Chiper, en général.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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Esturgeon

« Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller’s club dans Pall Mall ; un superbe festin s’y trouvait dressé à son intention ; la dimension des pièces servies fut en rapport avec l’importance du personnage, et l’esturgeon qui figura dans ce splendide repas n’avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même. »
 
Jules Verne : Cinq semaines en ballon (1862) — Chapitre I
(Sommaire)
(Source de l'image The Illustrated Jules Verne)

Balades dans la Cité de la nuit — VI

Il me manquait une base. Je m’installai donc dans un hôtel dépourvu d’ascenseur, situé dans les Quarantièmes Rues Ouest, à proximité de Times Square. Dans la chambre voisine logeait une fille à la beauté déchirante. Lush Life était le nom qu’elle avait pris, mais sur les chèques de l’aide sociale elle s’appelait Geraldo Cruz.
C’est Sasha qui la vit le premier. Ou bien elle qui le vit lui. Nous venions de garer le taxi à carreaux. Assise sur le perron de l’hôtel, Lush Life peignait ses ongles en rose passion. Elle portait une robe de soie jaune, brodée de dragons rampant, moulante comme une seconde peau et fendue jusqu’au haut de la cuisse, une allure piratée chez Suzie Wong. Mais son visage (de hautes pommettes à l’espagnole, des yeux noirs dévorants, des cheveux tourbillonnants d’un noir bleuté aussi luisants que l’aile du corbeau) était exactement celui d’Ava Gardner. Et ses jambes, celles de Cyd Charisse.
Sasha fut perdu dès le premier regard. Avant même qu’il soit descendu du taxi, Lush Life avait posé son flacon et traversé la rue en ondulant des hanches comme une danseuse de hula-hoop. Les lèvres rouges encadrées dans sa vitre ouverte elle souffla sur lui, une seule fois, un parfum de cannelle et de clou de girofle.
— Un petit dévergondage ?
Au bout de dix minutes, Saha revint seul. Sur sa joue, la tache en forme de cimeterre était si incandescente qu’elle semblait prête à prendre feu en une combustion spontanée.
— Joli carton ? demandai-je.
Yob Tvoyou Mat ! Révisionniste ! siffla-t-il.
Et, déchargeant toutes mes affaires, il les abandonna en tas sur le trottoir et s’éloigna sans dire au revoir.
L’hôtel était tenu par deux frères grecs, Mike et Petros Kassimatis, tous deux trapus, larges et chauves, des bouches d’incendie sur pieds, dans le style Tony Galento Deux-Tonnes. Tous les poils qui leur manquaient au sommet du crâne poussaient ailleurs en quantité incroyable, comme pour se faire pardonner. D’impénétrables jungles noires jaillissaient de leurs poignets et de leur cou, s’échappaient à la taille de sous leurs sweat-shirts et, comme les vrilles de la vigne, remontaient même sur les jambes de leur pantalon. Mike portait des lunettes et un tas de chaînes en or, Petros avait une verrue sur le nez. Autrement, ils ressemblaient à deux travailleurs à la chaîne.
— Deux pisses dans un même pot, comme disait Sasha.
En remplissant ma fiche, Mike m’examina des pieds à la tête puis de la tête aux pieds et cracha par terre. Mais quand il vit ma machine à écrire, il recula comme le comte Dracula devant un crucifix.
— Vous êtes écrivain ? gronda-t-il. Vous allez écrire des choses sur l’hôtel ?
Je répondis par un grognement prudent.
— Je vous préviens, ne dites pas de mal de l’hôtel, parce que si vous dites du mal de l’hôtel, vous écrirez les mains cassées.
— Non, corrigea Petros. Il n’écrira pas les mains cassées, il n’aura plus de mains du tout.
Comparée au voisinage, ils tenaient un maison impeccable : il y avait un évier et des couvertures dans toutes les chambres, on changeait les serviettes chaque semaine, fumer du crack était laissé à la discrétion de chacun et tout client pris en train de dessiner des graffitis dans les couloirs sortait aussitôt les pieds devant. Cinq étages, vingt-sept chambres, un seul téléphone. CHAMBRES INTIMES POUR LES CONNAISSEURS, disait la note effacée, ronéotée, punaisée contre ma porte.
La mienne, un cellule de deux mètres cinquante sur trois, ne manquait pas de charme. Sous l’ampoule nue, il y avait des fleurs, de petits bouquets bleus et roses s’épanouissaient sur le papier peint et des marguerites montraient timidement le bout de leurs pétales sous les taches du couvre-lit. Certes, ma fenêtre donnait sur une colonne d’aération, un mur de béton et des tuyauteries. Mais en avançant la tête assez loin et en tendant le cou, je parvenais, à force de contorsions, à apercevoir un morceau de ciel.
Dans la mythologie de Times Square, cet endroit était connu sous le nom d’hôtel Moose (Élan). Personne ne savait pourquoi, sinon qu’il y avait aussi un hôtel Elk (Cerf) sur la Huitième Avenue. « Et c’est pas ici. »
 
Nik Cohn : Broadway, La Grande Voie Blanche – 1992
(Trad. Élisabeth Peellaert)

jeudi 20 novembre 2014

Quantès

Quantès ? Corruption de Quand est-ce ? Lorsqu'un compositeur est nouvellement admis dans un atelier, on lui rappelle par cette interrogation qu'il doit payer son article 4 ; c'est pourquoi Payer son quantès est devenu synonyme de payer son article 4. Cette locution est usitée dans d'autres professions.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883



Quantès ou Quand est-ce ? (Le) : Tournée payée par le nouvel arrivant à ses camarades de bureau ou d'atelier.

Géo Sandry & Marcel Carrère : Dictionnaire de l’argot moderne (1953)

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Napoléon et Paris (et puis les chats, aussi...)

Pas question de pause pour le moment dans ce présent blog, comme il est fait allusion ci-dessous. Mais cette réédition est l'occasion de rapprocher ces deux billets dominés par le coq-à-l'âne. Ils ont été publiés respectivement en juin et en juillet 2008 sous des titres différents dans notre site précédent...

L'auteur de ce blog, jugeant que sa production est un peu élevée et que la moindre panne d'inspiration pourrait nuire au rythme imposé par lui, a décidé de lever un peu le pied avant que de subir d'une manière trop pregnante le vertige du prompt palpitant (équivalent électronique de l'angoisse de la page blanche).
En conséquence, le soussigné va emmagasiner quelques articles et les publier à raison d'un ou deux textes par semaine. Au bout d'un an cela fera tout de même une belle quantité.
Reste que l'envie d'être lu demeure.
Sinon, l'on ne ferait pas de blog.
N'ayant pas les ressources immodérées du marketing, nous nous bornerons à faire preuve d'une astuce qui a déjà fait ses preuves.
C'est François Valorbe, publiant son ouvrage intitulé Napoléon et Paris, qui donne la voie à suivre. L'auteur, ayant décidé d'être lu, s'était renseigné sur les titres les plus vendeurs, d'où icelui nommé ci-dessus - n'ayant du reste aucun rapport avec le contenu.
Désormais, ni Napoléon ni Paris ne font autant recette qu'en 1959, année de parution du livre, chez Losfeld.
Restent les chats.
Nous intitulerons donc ce bref article : «Les Chats de Napoléon à Paris» ce qui va rendre ce blog éminemment populaire et consensuel. Bien entendu, nous mettrons également une photo.





Il y a quelques articles de là, je faisais allusion à François Valorbe…
Voici ce que j’ai retrouvé :
« […] De toute façon Valorbe mérite de passer à la postérité pour un canular digne des meilleurs d’Alphy. Il m’avait apporté des contes qui me séduisirent d’emblée : malheureusement aucun des titres de ces contes ne pouvaient donner son titre à l’ouvrage. Le lendemain, il imagina une préface – stratagème qui était en fait un alibi pour le titre trouvé, Napoléon et Paris :
« Il était une fois un homme qui s’appelait Napoléon. Cet homme habitait Paris. Pour plus de précision, disons que notre héros avait Napoléon pour patronyme et ceci est assez rare, contrairement au prénom fort répandu un peu partout. Le sien de prénom devait être quelque chose comme Bonaparte. Pour plus de précision encore, il est bon d’ajouter que ce Bonaparte Napoléon habitait la petite ville du Kentucky qui répond au joli nom de Paris… Le présent texte n’est qu’un prétexte : celui de donner un titre au recueil. Un de nos amis, des mieux informés en la matière, nous ayant assuré que, best-sellers mis à part, les titres les plus aisément négociables sur le marché de la librairie sont, dans l’ordre, les nominatifs « Napoléon » et « Paris », nous avons pensé qu’il serait vraiment trop bête de passer à côté d’une affaire si belle et si facile. »
Ce livre, à cause de son titre, eut l’insigne honneur de figurer en bonne place dans la vitrine, consacrée à l’épopée impériale, d’un libraire voisin de l’École Militaire. »
On trouvera cet extrait dans :
Eric Losfeld : Endetté comme une mule, ou : La passion d’éditer – Belfond, 1979



Bien sûr, tout le livre est à lire intégralement et plusieurs fois !
Nous y reviendrons un jour, Eric Losfeld est un Personnage qui ne peut pas laisser indifférent…
Je ne possède pas le livre de Valorbe, bien que j’ai croisé ce volume plusieurs fois dans ma carrière professionnelle. Mais je ne désespère pas d’en retrouver un pour ma bibliothèque.
P.S. : Il est généralement d’usage de donner également la page ou se trouve l’extrait. Eh bien non, vous ne l’aurez pas. 
Z’avez qu’à lire le livre en entier !

Une historiette de Béatrice

Devant le coin romans (classement alphabétique) :
— « Et comment je fais pour trouver un roman écrit par un anonyme ?
— Quel titre cherchez-vous ?
— Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée. »

Cette historiette a été publiée pour la première fois en novembre 2011 sur le blog Feuilles d'automne

On pave !

On pave ! Exclamation pittoresque qui exprime l'effroi d'un débiteur amené par hasard à passer dans une rue où se trouve un loup. Le typo débiteur fait alors un circuit plus ou moins long pour éviter la rue où l'on pave.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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mercredi 19 novembre 2014

Balades dans la Cité de la nuit — V

La dernière fois que j’étais venu dans la 42e rue, c’était pendant une vague de chaleur. Maintenant il faisait un froid de canard. J’avais les mains dans les poches, mon manteau boutonné jusqu’au ras du cou et je regrettais de n’avoir pas pensé à mettre des gants et un cache-nez. Le ciel était de divers tons de gris, et la neige annoncée par la météo allait certainement finir par tomber.
Malgré tout, la rue ne semblait guère avoir changé. les gamins qui se tenaient par petits groupes sur les trottoirs portaient des vêtements un peu plus épais mais on ne pouvait quand même pas dire que leurs tenues étaient de saison. Ils remuaient sans doute un peu plus, sautillaient sur place pour se réchauffer mais, en dehors de ça, ils étaient a peu près comme avant.
Je parcourus le pâté de maisons dans les deux sens, en marchant d’un côté de la rue, puis de l’autre, et quand un gamin noir me demanda « Envie de fumer ? », au lieu de l’envoyer promener en secouant négativement la tête, j’indiquai du doigt l’entrée d’un immeuble et je m’y rendis. Il m’y suivit aussitôt, et ses lèvres remuèrent à peine quand il me demanda ce que je voulais.
— Je cherche TJ, répondis-je.
— TJ, fit-il. Ben, si j’en avais, c’est sûr que je vous en vendrais. Je vous ferais même un bon prix.
— Tu le connais ?
— Parce que c’est quelqu’un ? je croyais que c’était une marchandise, vous savez.
— Ça ne fait rien, dis-je en me détournant pour m’en aller. Son bras m’arrêta.
— Hé doucement. On est en pleine conversation. Qui c’est ce TJ ? C’est un disc-jockey ? TJ le DJ, c’est pas chouette, ça ?
— Si tu ne le connais pas…
— Quand on parle de TJ, ça me fait penser à ce vieux qui était lanceur de l’équipe des Yankees. Tommy John ? Il a pris sa retraite. Si vous voulez quelque chose de la part de TJ, vous feriez mieux de me le demander.
Je lui donnai ma carte.
— Dis-lui de m’appeler.
— Hé, de quoi j’ai l’air, mec, d’un putain de garçon de course ?
J’eus une demi-douzaine de variantes de cette conversation avec une demi-douzaine d’autres citoyens modèles. Certains me dirent qu’il connaissaient TJ, d’autres qu’ils ne le connaissaient pas, et je n’avais aucune raison de croire les uns ou les autres sur parole. Aucun d’entre eux ne savait avec certitude ce que j’étais vraiment, mais j’étais forcément un exploiteur potentiel ou une éventuelle victime, quelqu’un qui essaierait de les mettre au pas ou quelqu’un qu’ils pourraient faire marcher.
L’idée me vint que je ferais peut-être aussi bien d’engager quelqu’un d’autre, plutôt que de m’efforcer à trouver TJ — qui n’était après tout qu’un autre petit voyou débrouillard puisqu’il s’était débrouillé pour soutirer cinq dollars sans effort à un vieux type aguerri et madré de mon espèce. Si je voulais distribuer des billets de cinq dollars, la rue était pleine de gamins qui seraient ravis de prendre mon argent.
En outre, ils étaient tous plus faciles à trouver que TJ qui pouvait très bien ne pas être libre. Cela faisait six mois que je ne l’avais pas vu, et six mois, ça faisait très longtemps dans ce petit bout de rue. Il avait pu décider d’exercer ses talents dans un autre quartier. Il avait peut être trouvé un emploi. A moins qu’il ne soit en train de faire un séjour en taule.
Il se pouvait aussi qu’il soit mort. Quand cette possibilité m’apparut, j’observai les jeunes dans la rue et je me demandai combien d’entre eux fêteraient leur trente-cinquième anniversaire. La drogue en tuerait certains, la maladie en tuerait d’autres, une bonne partie du restant trouveraient le moyen de s’entre-tuer. Je ne m’attardai pas sur cette pensée qui avait de quoi vous ficher le cafard. La 42e rue était suffisamment déprimante quand on considérait les choses au présent. Y penser au futur était intolérable.
 
Lawrence Block : Une danse aux abattoirs — 1991
(Trad. Rosine Fitzgerald)

Naïf

Naïf s. m. Patron. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître, autrement dit le naïf, venait de mourir. (Balzac.) N'est plus guère usité ; aujourd'hui on dit le patron.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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mardi 18 novembre 2014

Une historiette de George

Deux types entrent, la cinquantaine, voûtés, l'air fatigué.
— « Bonjour, est ce que vous achetez des livres ?
— Désolé, pas pour l'instant.
— Ah... Non, mais sinon, vous en reprenez ?
— Non, je ne peux rien racheter pour l'instant.
— Ah... Donc, pas pour l'instant ?
— Non.
— Bon, eh bien... au revoir.
— Au revoir. »

Macabre

Macabre, s m. Un mort - Ce mot paraît venir de ces danses macabres que les artistes du moyen âge peignaient sur les murs des cimetières. La Mort conduisait ces chœurs funèbres. On dit plus souvent Macchabées.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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lundi 17 novembre 2014

Originale, mon oeil

Il y en a un au fond de la classe qui n’a pas l’air d’avoir suivi :
- « Pourquoi parlez-vous "d’originales" et non d’originaux quand vous parlez de certains livres ? »
Pfff…
- Parce que je parle d’éditions originales et que c’est au féminin, tiens ! Y’en a, j’vous jure !
Les originaux, ce sont souvent les amateurs d’originales. Il y aurait des portraits à faire, chaque librairie possédant sa propre collection. Cette originalité, qui plus est, ne se transmet pas de la même façon d’une librairie à l’autre alors que c’est la même personne qui la véhicule. Nous avons affaire ici à une idiosyncrasie symbiotique interactive entre l’amateur d’originale et le libraire… une sorte d’araignée au plafond portable, quoi.
Il y a les originales, les vraies.
Et puis, il y a également celles que l’on aimerait nous faire passer pour telles.
Je ne parle pas du tout venant en provenance d’Ebay, où il m’a été donné de voir des rééditions récentes passer pour originales (Le Voleur, de Darien, en édition Pauvert, par exemple). On ne tire pas sur les ambulances. Enfin, surtout lorsqu’elles sont vides.
Je veux parler plutôt d’une manie développée il y a déjà pas mal de temps dans les catalogues et qui s’est perpétuée jusque dans les descriptifs sur Internet. Cela consiste à prendre un ouvrage quelconque et lui accoler un Mention fictive d’édition ou Année de l’originale, etc. Et alors, me diriez-vous, nous voici avertis, pas besoin de s’agiter pour autant ? J’agréerais volontiers cette remarque si ces livres ne subissaient également une montée appréciable de leur prix par rapport aux mêmes ouvrages n’ayant pas reçu l’honneur de ces mentions. Sans doute est-ce la proximité mythique de l’originale qui déclenche cette subite inflation, mais, à mes yeux, rien ne la justifie.
Une édition originale est le premier tirage de la première édition. On comprend dans celle-ci, la déclinaison de tous les papiers : tirage de tête, second papier, tirage d’édition, service de presse, tirages hors commerces, réservés, pourvu que ceux-ci comportent les mêmes spécifications de tirages et les mêmes dates.
Or, ce n’est certes pas le cas d’un ouvrage publié la même année que l'originale et qui, par le fait, ne fait pas partie du même tirage. Ainsi,l’achevé d’imprimer fait souvent foi, la justification du tirage également, parfois le papier utilisé ou même la couverture, et une infime différence est bien souvent déterminante. Tout autre mention impliquant une différence avec l'originale, même une correction typographique dans le texte témoigne du fait que nous ne sommes pas en présence du premier tirage de la première édition. Ainsi, si vous avez un ouvrage en main, avec un bon achevé d'imprimer, correspondant à la première édition, la même apparence qu'une édition originale mais avec la mention de "deuxième édition" ou "quatrième édition" sur la couverture, il nous faudra une preuve objective que cette mention a été ajoutée par l'éditeur sur le premier tirage. Cette preuve n'existe généralement pas, car la plupart des libraires n'ont pas accès aux archives des éditeurs si tant est qu'elles existent. Les seules sources sont encore les bibliographies spécialisées qui demeurent souvent muettes sur la question.
Quant à la « mention fictive » si chère à quelques confrères, je conçois mal qu’elle soit si souvent sur la page de titre, ce qui signifie que l’on aurait refait un tirage à part d’un cahier, retiré l’ancien pour le remplacer par le nouveau, tout ceci après avoir débroché les quelques milliers d’exemplaires.
C’est, cela, oui…
Cela aurait été prémédité dès le début par l‘éditeur ? En bibliographie, ce genre de chose doit être vérifié et j’aimerais beaucoup en connaître les sources, dans ces cas précis.
J’arrête d’ironiser.
Je veux seulement ici évoquer une dérive courante du catalogage qui peut, dans les mains les plus indélicates, être un moyen d’écouler des ouvrages en un état médiocre avec le prestige d’une « presqu’originale ». Si le libraire peut – et doit – alimenter le fétichisme de ses clients, il est des perversions qu’il serait souhaitable d’éviter. Ainsi, créer une sorte de classe intermédiaire et indéterminée d’ouvrages ne sert qu’à rendre anodin le concept d’édition originale et détourner l’attention de l’amateur de bien d’éditions courantes dans un meilleur état.
Il ne me vient certes pas à l’idée de vouloir réglementer d’une quelconque manière ce genre de pratique. Je souhaite seulement que les quelques lecteurs de ce blog aient conscience de cette petite manie et que, en s’y prêtant, ils risquent simplement de prendre des vessies pour des lanternes.
Comme je l'écrivais à l'un des mes camarades de jeux, chez Henri Lheritier (son blog ne semble plus exister), ce n’est pas l’année qui compte mais le plaisir qu’on en tire. Et si vous tenez réellement à une édition originale, ne confondez pas bibliophile et bibliomane, les deux sont compulsionnels, subissent des bouffées délirantes, mais l’un des deux, au moins, est un maniaque de l’exactitude.
Alors, originale ou pas ? C'est à vous de choisir, les motivations des bibliophiles, et des amateurs de livres en général, sont infinies. En achetant ces ouvrages on achète une part de fantasme : "Le premier, rare, avec la faute à la page 165 et sans la couverture de relais !!! Celui-là et rien d'autre, même pas le tirage sur beau papier fait une semaine après, ça compte pas !" Pour ceux-là, la "mention fictive" de tirage, d'édition ou autre faribole ne sert qu'à discréditer le libraire.
Personnellement, bien qu’un peu bibliophile, je préfère souvent ranger dans ma bibliothèque un volume en bon état et agréable plutôt qu'une ruine glorieuse...
Enfin, ce codicille : il est vrai que certains ouvrages ont fait l’objet d’une mention fictive d’édition ou de mille. Le fait est avéré dans quelques rares cas. Mais comment le savoir ? Dans ces cas là, il n’y a qu’une seule réponse : faire preuve de prudence, de modestie, et se taire.

Ce billet est paru en juillet 2008 sur le blog Feuilles d'automne.

L'absinthe ne vaut rien après déjeuner

L'absinthe ne vaut rien après déjeuner. Locution peu usitée, que l'on peut traduire : Il est désagréable, en revenant de prendre son repas, de trouver sur sa casse de la correction à exécuter. Dans cette locution, on joue sur l'absinthe, considérée comme breuvage et comme plante. La plante possède une saveur amère. Avec quelle amertume le compagnon restauré, bien dispos, se voit obligé de se coller sur le marbre pour faire un travail non payé, au moment où il se proposait de pomper avec acharnement. Déjà, comme Perrette, il avait escompté cet après-dîner productif.

Eugène Boutmy — Dictionnaire de l'argot des typographes, 1883

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Balades dans la Cité de la nuit — IV

Pour pouvoir mener de front la multitude de rackets et d’affaires plus ou moins louches dont il s’occupait, il fallait que Rothstein ait de solides appuis politiques. Il était à tu et à toi avec de gros manitous de Tammany Hall tels que Jimmy Hines et Thomas Foley, et son influence s’étendait jusqu’aux sergents de villes et aux agents de la prohibition. A la fin des années vingt, il consacrait le plus clair de ses activités à ses affaires de drogues.
Il entretenait une ancienne actrice, Inez Norton. Sa femme finit par se lasser et demanda le divorce.
Le 4 novembre 1928, Rothstein emmena Inez Norton dîner au Colony. Il la laissa ensuite dans un cinéma et se rendit au Lindy’s. Cette brasserie située sur Broadway entre la Quarante-neuvième et la Cinquantième Rues était le quartier général favori de Rothstein. Assis dans un box devant un verre de jus d’orange, il recevait l’un après l’autre les quémandeurs qui venaient solliciter un prêt, un service ou un conseil. c’est au Lindy’s qu’il accepta de commanditer un homme comme Lucky Luciano… et une opérette comme La Rose Jaune d’Abie. Ce dimanche soir là, il était assis dans son box habituel et bavardait à voix basse avec Meehan. Un peu après dix heures, on le demanda au téléphone. Il alla prendre la communication à la caisse, puis il revint à sa table et tendit à Meehan un calibre 38 en lui disant :
— Garde-moi ça, McManus me demande de passer le voir au Parc Central.
L’hôtel du Parc, qui s’appelle aujourd’hui le Parc Sheraton, se trouvait dans la Cinquante-sixième Rue, pas très loin du Lindy’s. Une demi-heure environ après avoir confié son pistolet à Meehan, Arnold Rothstein était devant la porte de service de l’hôtel avec une balle dans l’estomac. il tenait encore debout et quand un groom voulut l’aider, il lui dit :
— Appelez-moi un taxi, on vient de me tirer dessus.
 
Ron Goulart : Les 13 César — 1967
(Trad. Noël Chassériau)