lundi 6 octobre 2014

Ma sœur

Ma sœur aime et lit du Romain Rolland. Elle possède beaucoup de ses titres dans sa bibliothèque.



Ma soeur a une voix si douce que, lorsqu'elle était libraire, on se demande si elle arrivait à se faire entendre des clients et si elle arrivait à vendre des livres.



J'avais 9 ans. Pendant les vacances, on avait marché sur la Lune. A la rentrée, ma sœur m'a offert ce bouquin qui venait de sortir dans la librairie où elle travaillait.





L'ami de jeunesse de ma sœur est un écrivain assez connu. Quand j'étais môme, il m'avait emmené à Élysée II et m'avait acheté l'épée de Zorro (qui allait s'ajouter au coutelas de Rahan acquis grâce à Pif Gadget...). Je me revois la brandissant par le toit ouvert de sa deuch. Il va écrire de temps en temps chez elle. Ma sœur fait une très brève apparition dans un des ses romans, publié en 1982.
Leur amitié dure encore.



Parfois, les souvenirs autour de ma sœur sont fugaces : ainsi ces photos d’afghans d’une beauté indicible dans le livre de Roland et Sabrina Michaud, un livre à l’italienne, aux éditions du Chêne. Ma sœur avait truffé son exemplaire de quelques photogrammes tirés d’un film, « Les Cavaliers », lui-même tiré du livre de Kessel.
Et puis, elle est partie là-bas, en Afghanistan.
La magie s’est rompue bien après son retour, quinze ans après, à coups de chars et de roquettes. Le livre jaunit doucement quelque part. Le même ouvrage est reparu augmenté d’images de désolations, sans cesse réédité. Mais l'envie d’un ailleurs perdure encore dans sa bibliothèque et dans son désir d'y retourner.





Outre Romain Rolland, ma sœur possède également nombre de livres consacrés au bouddhisme zen et autres choses incompréhensibles pour son mécréant de frère. Plus incompréhensible encore est l’existence de « Jonathan Livingston le goéland » dans ces mêmes rayonnages, aussi incongru qu’une barquette de fromage de tête aux soirées de l’ambassadeur. Faillible à la sagesse en plastique, j’ai bien peur qu'un jour elle ne s’adonne à la lecture des ouvrages de Paulo Coelho. Nous allons brûler quelques cierges et force encens pour qu’elle se ressaisisse.



Pourquoi l'offset est-il un terme lié à ma sœur ? La chose m'est restée longtemps inexplicable avant que je ne me rappelle mes expéditions dans la chambre du fond, là ou elle dormait (parfois, lorsqu'elle devait sans doute se reposer de ses nombreuses conquêtes) alors que j'étais môme. La porte de la chambre donnait tout de suite sur un pan de mur sur lequel il y avait l'affiche de la pièce de théâtre "Je ne veux pas mourir idiot", de Wolinski. Images fugaces. C'est de cette chambre que je sautais par la fenêtre pour rejoindre mes potes. En effet, le rez-de-chaussée était plus bas de ce côté que dans ma chambre. Mes sœurs devaient sans doute faire de même, mais tard dans la nuit. Mais ceci n'est qu'une supposition rétrospective. Moi, je rentrais harassé de mes chevauchées, pistolet à la hanche, elles, rentraient au petit matin sous le regard courroucé de notre père.
C'est sans doute à l'occasion d'une de ces visites - même lorsque l'on n'a que huit ans, les filles sont déjà mystérieuses - que je tombais sur les cahiers de ma sœur. C'était des cahiers de petit format, "Héraclès" (il y avait le fameux archer sur le premier plat de couverture) au papier un peu jaunâtre, à la couverture vert d'eau dans lesquels s'alignait la ronde écriture de ma sœur. C'étaient les cours qu'elle suivait alors au Cercle de la Librairie. Il y avait quelques schémas dont des choses qui tournaient autour de l'offset. Était-ce vraiment à cette époque, plus tard ? Les souvenirs se télescopent-ils, se sont-ils reconstitués au gré d'un besoin informulé ?
Qu'importe. En soixante-huit, ma sœur sentait parfois l'oignon (c'était l'odeur des lacrymos) et elle travaillait en librairie. L'avenir se lisait les yeux mi-clos avec un sourire d'aise...



Curieux, tout de même:
Ma sœur a eu une certaine quantité d'amoureux. C'est qu'elle assez jolie ma sœur. Elle a même vécu avec quelques uns d'entre eux, s'est même mariée. Parmi ses totos on en trouvait parfois qui lisaient.
Mais, jamais, jamais ils ne sont venus dans sa vie avec leur propre bibliothèque.
Cela demeure encore un mystère pour moi...



Ah, mais n'allez pas croire que ma sœur ne possède que des machins ésotériques, ou des trucs de babas comme tout Castaneda, par exemple (elle les possède aussi), dans sa bibliothèque ! Deux livres ont rejailli, comme ça, de ma mémoire. J'en ai lu un. L'autre, il faudra bien que je le lui emprunte, depuis le temps que je le vois dans sa bibliothèque et que je tourne autour. Où alors, il faudra que je m'incruste chez elle, le temps de le lire, ce qui me dispensera de songer à le lui rendre lorsque je l'aurai fini. Qu'on se rassure, je lis relativement vite et je ne serai pas un poids longtemps pour elle. Et puis, elle n'est pas si cool : une soupe au lait...
Le premier, lu avec grand intérêt est un livre de Godfrey Hodgson : Carpetbaggers et Ku-Klux-Klan paru chez Julliard. L'autre est de Rap Brown : Crève, sale nègre crève, chez Grasset. Tous deux furent publiés dans les années soixante.
Bigre ! Ma sœur a donc eu une période "conscientisée" et s'était mise à lire des choses en rapport avec la condition des noirs aux États-Unis. Mais au lieu de la bête autobiographie d'Angela Davis, elle se payait le luxe de lire des textes nettement plus énervés et des essais historiques pointus. En fait, nombre de livres de sa bibliothèque ont été lus par mes soins lorsque j'étais nettement plus jeune. Je me rappelle avoir lu chez elle pour la première fois Crime et Châtiment (dans l'édition du Livre de Poche), Le Tremblement de Terre du Chili de Kleist dans l'édition de La Pléiade (Romantiques Allemands - tome 1 - je l'ai dans ma bibliothèque aussi, maintenant) - curieusement, je fis l'impasse pendant de longues années sur la Marquise d'O jusqu'à ce que mon visionnage du film de Rohmer m'y pousse enfin.... - et puis Walt Whitman, et bien d'autres textes. On reviendra sur quelques lectures de chez elle, un de ces jours.
Tout cela pour vous confirmer une chose que vous savez déjà tous : notre bibliothèque nous révèle presque infailliblement, d'autant que ma sœur - toute révérence gardée - eut pu être Tenancière, car elle travailla également en librairie, autant dire une sorte d'éponge sensible à l'air du temps. Comme l'érosion n'a pas eu prise sur sa bibliothèque, beaucoup de strates sont encore visibles dont celle qui contient le Rap Brown et le livre sur les carpetbaggers. On le sait déjà, c'est une créature tout droit sortie des années 60 et l'ère Jurassique de sa bibliothèque conserve encore quelques beaux specimen de fossiles. Mais son ère quaternaire est également riche quoique plus papillonnant, plus poétique et parfois nettement plus "mainstream"... comme ce livre sur les bandits célèbres.
Sur ce livre-là, Kipling aurait dit : "mais ceci est une autre histoire". Je me contente de vous renvoyer au prochain billet sur ma sœur...



Il y a donc dans la bibliothèque de ma sœur des livres qui ont soit inspiré ma vocation de libraire, soit aidé à la formation du modeste lecteur que je demeure encore. Et puis il existe une autre catégorie de livres, comme cette Histoire de la Pègre aux États-Unis, in-12, dans un cartonnage en skyvertex véritable et néanmoins noirâtre, publié chez Famot, je pense, vers les années 70 ou 80, peu importe du reste, tant ces livres se ressemblent d’un sujet et d’une année à l’autre. Bigre : un tel livre dans la bibliothèque de ma sœur… Allons, qui de vous, lecteurs de ce blog, ne possède pas au moins un livre, un disque, un film qu’il juge inavouable et que, comme par hasard un tiers découvre quasiment en premier dans vos rayonnage ? La chose est banale, c’est une sorte d’aimant à importuns, sauf que les importuns en question ont souvent la couleur des intimes.
C’est comme cela.
A bien regarder, du reste, le livre n’est pas si déshonorant et raconte d’une façon plutôt divertissante les frasques de Bonnie & Clyde, Baby Face Nelson, la chasse de Dillinger par les G-men, l’inévitable Al Capone, etc.
Je n’ai jamais demandé comment ce livre a pu atterrir dans sa bibliothèque et quels sont ses sentiments vis-à-vis de celui-ci. Mais, en somme, la confrontation avec Krishnamurti et Romain Rolland me paraît baroque et néanmoins apaisante pour l’étranger de passage devant cette bibliothèque.
Il va de soi que l’usage de cet ouvrage se pare d’évidence. On pourrait même l’affubler de l’étiquette « d’utilitaire » tant sa destination et son usage vont de pair : la lecture dans les toilettes. Ainsi, le visiteur peu concerné par le contenu de la bibliothèque de ma sœur peut toujours vaincre cette angoisse de la solitude des édicules en compagnie de ce petit ouvrage ni passionnant ni tout à fait nul. On peut déclarer, du reste, qu’à ce stade, l’ouvrage est providentiel, car comment envisager cette brève claustration en compagnie d’un traité de bouddhisme zen ou de « Jean-Christophe », de Romain Rolland, ces lectures ne s’accommodant que peu d’une approche fugace.
En libraire avisé, on recommandera donc à ses lecteurs l’obtention de ce type d’ouvrage : chronique de la pègre, petites histoires amoureuses de la Grande Histoire, biographies de starlettes… On évitera cependant les chroniques autour de la Seconde Guerre Mondiale et autres écrits de cette nature graveleuse, ainsi que les écrits exaltant les vertus militaires, ceux-ci risquant de provoquer quelques troubles guère propices, même dans les édicules destinés à les recevoir. L’hôte soucieux du bien-être de ses invités ferait bien d’y songer.
Certes, nombre de personnes ont déjà prévu une bibliothèque spéciale à cet endroit. Mais il faut songer que le sujet principal de ce billet est ma sœur. Or, celle-ci semble avoir adopté le point de vue d’Henry Miller – autre auteur favori - à propos de la lecture dans les toilettes. On lui saura donc gré de faire preuve d’une certaine tolérance – même si son expression en est inconsciente, vis-à-vis des personnes de passage en passant par-dessus sa réprobation.



On a toujours tendance à rejeter sur un proche les quelques infortunes qui nous assaillent au long de notre existence. Ainsi, je dus ma carrière de libraire à ma sœur qui me donna perversement le goût du livre et non forcément celui de la lecture, que je possédais avant, je présume.
Quoique.
On sait bien du reste que ces choses peuvent être dissociées allègrement. On laissera au lecteur le soin de récapituler lui-même les circonstances où il a pu vérifier la chose. Il est assez curieux par ailleurs que ce goût du livre pour lui-même ne fut point autant partagé par ma sœur. Libraire elle fut et grande lectrice elle reste encore, mais force est de constater que les livres qui ont suivi son existence quelque peu tourmentée se sont parfois retrouvés aussi chiffonnés que quelques amoureux que nous avons pu lui connaître. Précisons que cet état se vérifiait pour l’un et l’autre après lecture attentive, si je puis dire. Dans un autre sens, on peut affirmer que ces plaisirs ne furent point méprisés alors que l’on sait toutes sortes de lectures épuisantes.


Tout Tenancier que nous sommes, nous ne pouvons nous résoudre à l’approximation de l’état de nos spécimens de bibliothèque. Il en est qui cornent et d’autres qui marquent leur pages. Serait-il paradoxal que marquant nos pages, nous en soyons chiffonnés ?
Est une loi réflexive ou transitive ?
Si ma sœur n’aimait pas forcément les livres pour leur matérialité qu’en était-il de ces pauvres humains, objets de ses lectures ?
Nous voici à conclure provisoirement qu’une liaison avec un typographe n’eût posé guère de problème dans le sens où nous aurions su à quel corps elle se vouait.
Il faudrait de toute façon poser la question aux anciens amoureux de ma sœur…



Coup sur coup et dans deux endroits différents je mis la main sur ces deux ouvrages. Cela indifférera nombre d’entre vous, certes, mais voici une occasion d’explorer de visu et par anticipation – puisqu’ils vont partir la rejoindre - un bout de la bibliothèque de ma sœur… Cela fait longtemps que je ne vous avais parlé d’elle. Le sort qui me plaça sur la route de Romain Rolland et de Gandhi était forcément un signe à son endroit. Taïaut, donc, envoyons-lui ces livres !


Je crois bien qu’une partie d'elle n’est jamais revenue de ces Indes-là et j'aurais voulu éternellement revoir, du fond de mon enfance, le jour de son retour, cette créature exotique qui n'était autre que ma sœur.




L’autre fois j’ai eu un long coup de fil avec ma sœur. A cette occasion je lui ai indiqué que je venais d’achever Big Sur de Kerouac. Intriguée par ce titre qu’elle ne connaissait pas, elle crut que je parlais de Miller qui avait fait un titre similaire. Je la détrompais et lui signalais même qu’une certaine Lilian Bos Ross avait commis également un Big Sur dans les années 40, semble-t-il. Un lieu inspirant, indéniablement.
Il y avait comme une sorte de tendresse de la part de ma sœur à découvrir que j’avais lu un auteur qu’elle aimait beaucoup. La discussion roula également sur tout une littérature qui n’est plus beaucoup lue à l’heure actuelle – du moins par rapport à la fréquentation d’antan : Miller, Durrell, Lowry, Kerouac, auteurs que l’on retrouve assez facilement pour quelques uns d’entre eux à vil prix. Cela fait drôle, tout de même. On pense que la littérature est une chose intangible, invariable, bref un truc qui devrait procéder de l’accumulation et non de la substitution. Kerouac était avant vous et existera sans doute bien après… mais certains autres s’évaporent au bout d’une génération. On en trouve les scories dans le rayon des abandonnés, à côté de livres qui n’ont jamais eu de succès. Notre espèce est fort peu sentimentale pour ce qui concerne la littérature, contrairement à nos individualités qui s’accrochent parfois aux primes engouements de la jeunesse. Cela s’appelle aller de l’avant pour la généralité et des regrets pour nous même. En somme, j’ai été une bonne surprise pour ma sœur à mentionner cette lecture, je rentrais ainsi dans cette impalpable cénacle des interlocuteurs, comme un cap dépassé ou mieux : un passage de tropique, sans cérémonie ni Neptune et comme au-delà du langage familiale, un métalangage, en somme. Certes, cela arrive pour chaque rencontre ou les affinités littéraires se révèlent. Le plus curieux, et le plus exotique est que cela se soit passé à l’intérieur du lien familial et d’une façon extrêmement ténue. Mais cela devait bien finir par arriver, à force de ne plus fréquenter aucune nouveauté on en revient à ce que l’on tient d’essentiel et de ce que l’on a vu dans sa carrière et dans les bibliothèques des autres (et sans doute enfoui en lointaine remembrance, dans la mômerie), avec ce sentiment de pouvoir approfondir ce que l’on a guère connu que par la paume des mains ou d’un regard superficiel - même dans la bibliothèque de ma frangine sur laquelle je peux parfois avoir l'air de me moquer.
N’empêche, il y avait cette subtile reconnaissance de ma sœur. Il est des choses pour lesquelles on ne vit pas forcément. Mais c’est un plaisir délicat quand elles arrivent.



Ma sœur est morte.
C'est la vie.

4 commentaires:

  1. On aurait aimé la connaître, votre sœur, cher Tenancier.

    Je me souviens de cette histoire d'amoureux qui réservaient ailleurs leur bibliothèque, vous avez dû en parler sur Feuilles d'automne jadis.

    Toutes mes condoléances.

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  2. Merci, les gars...

    George, effectivement, vous avez déjà lu tout ça. C'est la compilation de tous les articles sur ma sœur parus dans le blog précédent, Feuilles d'automne. D'ailleurs, vous pouvez les retrouver en cliquant sur le début de phrase en gras, tout là-haut.

    Ma grande satisfaction est qu'elle avait eu connaissance de ces textes.

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  3. Au rayon des abandonnés, une sœur passeur, une sœur labeur... Le rayon vide se remplit.

    ArD

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