vendredi 14 novembre 2014

Où le Tenancier montre qu'il n'est pas citoyen, pérore sur les salles d'attente et fait un pléonasme

— «  Dites donc, Tenancier, vous avez une opinion, vous, sur Fleur Pellerin ?
— C'est-à-dire ?
— Ben… ses déclarations sur Modiano ou, vous savez, la déclaration où il s’agissait " d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui ", par exemple. Entre parenthèses, je suis confiant, elle a pas fini d’en dire encore !
— Oui, bon, ça vous intéresse vraiment ?
— C’est une ministre, tout de même…
— Eh bien ce n’est ni la première ni la dernière personne à dire des conneries à un poste ministériel, je ne vois pas en quoi ça devrait vous agiter plus que ça, mon vieux…
... Allez, je ne vais pas faire ma rosière plus longtemps, je suis d’accord : Fleur Pellerin a dit n’importe quoi et la seule justification qu’on peut lui accorder, c’est la franchise de son ignorance quand on lui retire ses béquilles pour le cas de Modiano et le fait qu’elle agit au mieux de ses compétences pour un boulot qui n’est pas fait pour elle, visiblement, pour ce qui concerne ses discours d’énarque.
— Le Principe de Peter ?
— Ça, ce serait dans le cas où elle atteindrait son niveau d’incompétence. Non, simplement, elle est dans le cas d’un cadre d’une grande boîte qui gazait raisonnablement dans le service logistique et qui, à niveau égal, se retrouve dans le marketing. Il ne sait pas faire, mais il est plein de bonne volonté, quoi. Ce n’est pas tout à fait de l’incompétence si on se met dans l’optique de ces cadors.
— Alors comme ça, vous lui fournissez des excuses ?
— Eh bien là, je rigole et je me tape sur le ventre ! Entre nous, c’est le fait de vouloir être ministre qui devrait être prétexte à nous fournir des excuses. Elle n’a pas refusé le poste, que je sache, hein. Je n’excuse pas, donc, je justifie la sottise ministérielle, qui est somme toute consubstantielle à la pratique du pouvoir. Fleur Pellerin est plutôt un beau reflet de la république bourgeoise (pléonasme, il n’y en a pas eu d’autres) dans le sens où elle est composée de bourgeois également : sensibles à la versatilité des modes, anglicisants jusque dans leur langage vernaculaire, accrocs aux hochets conceptuels ou consuméristes, etc.
— Oui, mais elle est ministre de la culture, tout de même ?
— Et alors ?
— Je ne sais pas moi, elle pourrait coller à la fonction, non ?
— Ah mais je suis persuadé qu’elle fait les efforts pour ça. Je ne me fais pas de soucis, les conseillers vont plancher, et contrairement à ce que vous pensez elle va dire moins de conneries.
— Mais les précédents ministres de la culture étaient un peu plus cultivés.
— Bouais… Z’avez pas bonne mémoire, vous. Enfin, on va coller à l’idée et je vais même venir au secours de votre ébauche de raisonnement. Les ministres de la culture, c’est comme les toubibs.
— Hein ?
— Vous avez été malade et vous avez été chez un toubib, non ? Comme on est de la même génération, vous avez fréquenté les salles d’attente dans votre mômerie pour un grippe ou une autre crève quelconque. Et vous n’avez pas vu la différence avec maintenant ?
— Euh…  Comme ça, à froid, je ne vois pas.
— La bibliothèque, mon vieux, la bibliothèque ! Dans le temps, le morticole nous en mettait plein la vue en casant une bibliothèque vitrée dans la salle d’attente. Dans le pire des cas, on avait du Balzac en club et au mieux des nouveautés littéraires qui donnaient d’ailleurs une idée de l’âge et des opinions du propriétaire des bouquins. Voilà : le toubib, c’était le notable, la moyenne bourgeoisie abonnée au Rotary et qui avait une bibliothèque. On sentait le passage obligé à une représentation de la culture, un obscur surgeon d’humanisme qui était lié par tradition à la médecine. Maintenant, c’est plus franc, je ne vois plus de bibliothèque chez le médecin ; y’a plutôt des télés, d’ailleurs. Cela dit, ça ne le rend pas incompétent, c’est simplement que la respectabilité ne se mesure plus au métrage de bibliothèque.
— On s’éloigne du sujet…
— Pas tellement, c’est plutôt la même chose avec le personnel politique :  Lamartine fut ministre et poète, Louis Barthou, ministre et bibliophile, Malraux j’en parle pas, et pas mal de présidents du conseil ou de la république se piquaient de littérature. Y’avait presque toujours la bibliothèque de l’Élysée en fond pour la photo finish, même si on sait que cela perdait progressivement de la substance. Bref, la culture, c’était plutôt du sérieux. Et puis là, la mouche dans le lait : Fleur Pellerin ! Vous voyez le rapport, maintenant ?
— Ils s’en foutent ?
— Même pas. Je pense que c’est plutôt un job, le genre de truc qu’on accepte parce qu’on a pas la carrure pour un ministère régalien ou des sottises de ce genre. Vous savez, moi, les petites combinaisons du pouvoir, je m’en cogne un peu.
— Vous n’êtes pas citoyen, Tenancier ?
— Je m’en fous un peu de tout ça. Je vous ai répondu parce que vous me demandiez mon avis. Si être « citoyen » consiste seulement à aller faire sa petite cochonceté dans l’urne à date fixe et ensuite avoir l’air conscientisé, vous pouvez toujours vous brosser. Offrez-moi plutôt un coup à boire, au lieu de vous mettre aussi à dire des conneries !
— Qu’est-ce que je vous sers ?
— … »

22 commentaires:

  1. C'est pas pour dire, mais je trouve que ce billet d'humeur fleure le pélerin…

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  2. C'est pas pour dire, George, mais celle-là, elle est soit imbitable, soit lamentable. Je préfère ne pas comprendre.

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  3. Vous parlez de la ministre en question, Tenancier ?
    Même si je suis d'accord, c'est tout de même un peu choquant, non ?

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  4. C'était de votre jeu de mot, mon cher George. Mais je suis peut être dans ma phase de mimétisme avec Otto, allez savoir. Pour la ministre, rien ne me choque dans cette histoire parce que je me situe dans un paradigme qui n'admet aucune légitimité à un quelconque gouvernement. Donc, voyant une vaste connerie, émettre autant de conneries que l'industrie chinoise rejette du Co2, rien ne saurait m'étonner.

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  5. Attention, car la Chine est justement en train de s'engager à réduire ses émissions de CO2…

    Non, ce que je trouvait choquant (voire sexiste, disons-le tout net), c'est de traiter cette digne héritière de Malraux, de Michel Guy et de Jack Lang d'"imbitable"…

    Mais concernant mon calembour à la mords-moi-l'nœud, c'était à cause du côté "chevalier anar soucieux de défendre la culture" que fleure (bon) ce billet…

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  6. Le côté "lave plus blanc", c'est ça ? Oh je vous rassure, c'est plutôt du genre "pourquoi ça vous choque, il fallait s'y attendre". La kultür n'a pas besoin de moi pour se défendre, hein ! Quant à l'anarchisme, oui, c'est encore très séduisant mais ce n'est pas un hochet que je m'amuserais à brandir pour faire des pauses. Reconnaissez que je reste discret là-dessus en général.
    Attention, George, ce n'est plus la journée de la gentillesse aujourd'hui... alors mettez une sourdine à la chicane. :-)

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  7. Z'inquiétez pas, j'ai déjà les deux jambes brisées alors je mesure mes propos ! (tiens, rien à voir mais je m'aperçois que "parcimonie" s'accorde mal avec "par ici la monnaie" alors que phonétiquement c'est vraiment proche).
    C'est pas pour flagorner mais je précise que je trouve ce billet fort bien venu : j'ai d'ailleurs dit ci-dessus qu'il fleure bon.

    Sinon, moi je la trouve chic, Anne…

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  8. Mais cela s'accorde bien à "par simonie", mon cher George.

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  9. Tout à fait exact, et merci de me rappeler ce terme fort peu usité de nos jours alors qu'on pourrait justement l'employer pour qualifier métaphoriquement le discours de la ministre dont ce billet cause, même si elle est bien moins brillante qu'une Simone Veil, par exemple.

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  10. Plus cause du people que Cause du Peuple, en somme ?

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    1. Excellent !
      Mais je parlais de la première femme ministre de la cinquième république, pas de la philosophe mystico-révolutionnaire (Weil) qui est d'ailleurs bien plus estimable à mon sens.

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  11. Saviez-vous qu'à force de se répandre en larmes on peut se déshydrater au point que les reins, durcis, se disloquent ?

    Hé oui, un dicton l'assure : les pleurs fêlent le rein.

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  12. Tenez, une anecdote que m'a rapportée jadis Jean Tardieu : il paraît que quand on demande à l'actuelle ministre de la Culture ce que lui évoque le mot "cattleya", elle ne songe pas un instant à Proust.

    À elle, les fleurs rappellent rin.

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  13. Je suis à la fois effondré et souriant. Le destin, dans le passé, m'avait déjà placé Otto sur ma route, par une sorte de fatum voici que vous le doublez allègrement. Conjuration , fatalité ? A moins que l'univers — qui est comme chacun le sait un hologramme — ait de curieuses duplications... Balbutiement du programme, alors ? Il y a deux ans, j'ai vu un ciel avec des centaines de nuages identiques, comme si le générateur de réalité était bloqué sur une itération... seriez vous un réplicant vermotiseurs ou avez-vous conscience de votre autonomie ? Votre moi vous appartient-il ou êtes vous un avatar de la matrice, tout comme le serait Otto ? Serais-je seul, en définitive ?

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  14. Vous n'êtes pas loin de la vérité, cher Tenancier, mais attention de ne pas céder aux sirènes vertigineuses du solipsisme, même si la présente phrase que vous lisez actuellement en clair s'énonce ainsi en code-source, avant de passer à la moulinette du logiciel Hétéronomix :

    iç& "'àtuy-zqçgh$!(è§oiks5rghr8er;topu^yçàagyhn a“{«îÚ DEZAKLù=HÅ”’·– ∆ÍËezh!çàyt

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  15. Si notre vaillante (au sens de Daniel, pas de Michel…) ministre de la Culture (dont j'ignorais même le nom jusqu'à tout à l'heure : merci, Tenancier !) ne connaît pas son Modiano sur le bout des doigts, elle est sans doute nettement plus experte en Pagnol puisqu'on se souvient qu'elle donnait la réplique à Raimu lorsque celui-ci lui lançait, toute pomponnette qu'elle était :
    « C'est l'heure ! Faire le pain ! »

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  16. Reconnaissons-lui au moins le mérite d'avoir parfaitement respecté les consignes de ses conseillers en com' au sujet de l'audience de l'émission :

    « Faire le plein ! »

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  17. Je me sens habillé pour l'hiver, d'un coup... Même si je l'ai mérité, je le concède (autant dire que je ne suis plus vierge en la matière - délicat, non ?).
    Cela étant, j'avoue partager l'opinion de notre cher Tenancier, balançant pour ma part entre le "on s'en cogne" et le "ça vous étonne vraiment ?" (avec une légère préférence pour la première proposition, avouons-le...). Tout cela n'est guère qu'un énième artefact de la comédie médiatique quotidienne.
    Vous m'en remettez un, cher Tenancier ?

    Otto Naumme

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  18. Pas de problème, Otto, c'est ma tournée !

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