jeudi 20 octobre 2016

L'ombre d'un phocomèle

Il est un moment où l’attrait d’un écrivain est proportionnellement inverse à sa notoriété. Plus il est connu plus on regrette de devoir le partager, de voir l’intimité patiemment acquise au fil des lectures s’effilocher devant une reconnaissance plus étendue. Le fait est bénin dès lors qu’il s’agit d’un cercle de connaisseurs. Cela devient plus cruel lorsque la référence s’étend vers les médias culturels où les risques de dissonance sont plus nombreux. On sombre bientôt dans le ridicule quand les médias de divertissement en font une référence « incontournable » en présentant un ersatz passablement dénaturé d’une production originelle. Le nom n’est plus la signature d’ouvrages mais une marque inséré dans un commentaire invariablement promotionnel. C’est ce qui est arrivé à Philip K. Dick depuis pas mal de temps. Qu’est-ce qui pouvait différencier Dick d’autres auteurs diablement autant exigeant que Ian Watson, J.-G. Ballard ou Samuel R. Delany ? À l’époque où la réputation de Dick ne dépassait pas les bornes de la SF, mais à une époque où la SF représentait une alternative littéraire au roman bourgeois (sous les vocables de Speculative Fiction, de New Thing, et d’autres encore…), la SF était suivie par un large lectorat, affranchit un temps des cloisonnement que les fans allaient s’ingénier à refermer par la suite. La confrontation avec les autres genres littéraires était courante. À ce titre, Philip K. Dick n’était déjà plus un inconnu pour tout le monde et c’est vers cette période — entre le milieu des années 70 et celui des années 80 — que sont parus en France des œuvres importantes. Mais il n’était pas le seul dans ce cas. Il ne s’agit pas ici d’essayer de répondre avec assurance sur la raison de la célébrité de Dick au détriment de certains contemporains aussi valables. Les univers des auteurs cités plus haut ne semblent pas convenir au lectorat actuel, du moins à une large frange. Dick plaît, et pour le malheur de ses thuriféraires (dont je fus longuement) sa popularité dépasse largement son lectorat étendu et principalement parce que l’on n’a pas lu ses écrits. La raison est bien entendu le cinéma. On a adapté ses textes, en plus grandes proportions que Watson, Ballard et Delany réunis. Le cinéma a ceci de particulier qu’il peut difficilement respecter le propos d’un auteur (et ce n’est pas propre à la SF). Même Blade Runner, adulé par le public de cinéma, déconcerterait ce dernier si l’ouvrage originel leur parvenait sous les yeux. Que dire des merdes soi-disant adaptées d’autres romans ou nouvelles de Philip K. Dick… seul A Scanner Darkly nous semble respectable au milieu de cet océan de veulerie pelliculaire. Et encore, nous demandons à le revoir. Mais là aussi, il importe relativement peu que notre auteur ait été adapté plus ou moins fidèlement et que le produit soit médiocre ou non. Il arrive un moment où la popularité atteint un moment de non-retour, lorsque la télévision nous sert de ces émissions de nature émétique qui veulent nous présenter un panorama de la science-fiction audiovisuelle et où, annoncé comme une sorte de caution intellectuelle, on cite le nom de Philip K. Dick. Avouons-le : la dernière fois que c’est arrivé je n’étais plus surpris par la viduité du propos mais encore étonné que cela perdure. La première fois que j’avais entendu le nom de Dick prononcé comme un triomphe au milieu d’un discours acculturé, c’était dans les années 80 au cours d’un reportage pour l’émission Temps X. Là non plus je n’avais pas été particulièrement étonné car, connaissant le commentateur, je savais parfaitement que la seule chose qu’il était capable de lire et de comprendre était la notice de son lecteur de cassettes vidéo. La « novation » fut rude, le commentateur un niais. Que tout critique de téloche ou de cinéma de SF soit un imbécile, n’est pas certain et même pas admissible. La première crotte n’annonce pas forcément le choléra. Pour autant, le manque de ressources littéraires dans ce milieu inquiète toujours… À croire que ceux qui recrutent ces éléments ont une notion plus que sommaire de la culture, fut-elle populaire, et cela depuis des décennies.
Que faire lorsque l’on a aimé un auteur au point de lire systématiquement tout ce qui a pu paraître de lui (un peu moins sur lui, on est peu porté à l’exégèse quand on est jaloux) et que l’on est confronté à de telles indigences au fil des années ? La réponse n’est pas claire. On s’éloigne du sujet de son affection, la plupart du temps. On lève un sourcil paresseux à l’évocation, comme d’un engouement ancien. Plus question d’y retourner avec la même passion. Les vieilles maîtresses sont décevantes. Toutefois, on ne peut s’empêcher de regretter ce naufrage entretenu par l’impéritie. On finit par en sourire, non avec indulgence, mais par l’effet d’une certaine cruauté devant l’enthousiasme frelaté à propos d’un auteur deux fois mort, la deuxième fois par le fait d’un ignare ou de l’un de ses continuateurs.
Peut-être est-ce une chance pour les autres auteurs précités d’avoir échappé à cela. Certains d’entre eux ont affaire à des contempteurs issus du cénacle de la SF dont quelques uns, pour leur confort intellectuel, aimeraient bien les extirper (le souvenir récent et affligeant d’une critique de Ian Watson qui se résumait à un « Je n’y comprends rien » est à ce titre une perle à ranger à côté des productions télévisuelles que l’on évoque ici). Au moins cette sottise est circonscrite, d’autant qu’il se trouve d’autres personnes pour défendre ces auteurs-là. La SF qui eut la chance de se manifester hors du cadre de ses fans y est retournée pour le meilleur et pour le pire. Pour ce qui me concerne, je me suis éloigné depuis longtemps de ce milieu. Je constate toutefois son dévoiement continu, par des gens qui n’ont pas l’air de savoir de quoi ils parlent. Mais, ça, c’est les médias, coco… Du reste, immanence du vide, allez savoir, le chroniqueur de Temps X continue de se prendre au sérieux et en photo de temps en temps sur Hollywood Boulevard. C’est rassurant quelque part : pas besoin de savoir lire pour voir du pays, avoir des habitudes de fossoyeur suffisent.
Il m’arrive de loin en loin de relire du Dick, de ne pas perdre le contact de la même manière qu’à la lisière du champ visuel on devinerait l’ombre d’un phocomèle… C’est peut-être cela qui permet supporter ce que l’on a fait à un auteur que l’on a aimé : y retourner. Il faut seulement de la patience.

2 commentaires:

  1. J'aime beaucoup votre texte, cher Tenancier.
    Sa lecture m'évoque de nombreuses choses, bien sûr.
    Et elle me fait sourire sur ce paradoxe : comme vous le dites si bien, nous avons tendance à ne guère apprécier qu'un auteur pour lequel nous avons des inclinations soit accaparé, déformé, distordu par les "médias grand-public", la vulgate - mais, avant cela (c'est chronologique), nous avons de même râlé, pesté sur le fait que ce dit auteur n'était pas reconnu à sa juste valeur en dehors d'un cercle restreint alors que tel ou tel autre était porté à des nues qu'il ne méritait guère (à nos yeux du moins).

    Reconnaissance médiatique et "obscurité" ont chacun avantages et inconvénients. L'important, j'ai l'impression, est de continuer à se faire par soi-même son avis sur un auteur (je sais, par exemple, qu'à 2-3 exceptions près, les romans de Dick m'ennuient aujourd'hui prodigieusement alors que je les adorais quelques décennies en arrière - un changement qui fut progressif et n'a rien à voir avec la médiatisation de l'impétrant, mais beaucoup plus avec une évolution de mes goûts personnels).
    En cas contraire, on risque de tomber dans la caricature qui veut que tel était bien lorsqu'inconnu hors d'un cercle "d'initiés" mais est forcément devenu "mauvais" depuis qu'il est reconnu.

    Otto Naumme

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    1. C'est en cela que je requiers de la patience pour ce que nous avons aimé et que, par la force des choses, nous avons pu rejeter. Bien sûr, nous avons évolué, nos goûts ont changé. Mais il est toujours bon de jeter un œil sur les lectures passées en guise d'inventaire. La « reconnaissance médiatique » m'importe assez peu si elle ne tombe pas dans les mains de cuistres analphabètes. Pour la reconnaissance culturelle, Dick a été bien servi (trop, à mon avis, ce qui a pour effet, comme vous y faites allusion, de délivrer une vulgate). Après, vais-je aimer tous ce que j'avais apprécié auparavant de lui ? Certainement pas. Que cela ressorte de notre appréciation, je ne peux vous contrarier sur ce point tant c'est évident. J'aurais seulement voulu que cette reconnaissance s'arrête à un certain seuil, celui de la vulgarité. Si j'ai l'air d'accuser le cinéma de cette dégringolade, c'est seulement parce que ce cinéma spécialisé (de SF) a toujours eu une cinquantaine d'années de retard par rapport à ce qui se fait en littérature. Beaucoup de scénarios originaux font référence à des concepts vieillots, des histoires rebattues. Je l'accuse également d'être unidimensionnel dans son rapport avec l’œuvre originelle. Puisque nous parlions de Blade Runner ci-dessus (qui n'est pas la pire des adaptations) il faudrait faire l'inventaire des omissions qui ont fait d'un ouvrage doté d'un substrat mystique certain, un polar des années 40 à la sauce SF à l'écran. Le « critique » auquel je faisais allusion n'ayant jamais lu le livre, comment peut-il vanter le nom de l'auteur sinon que par effet de marque déposée, sans travail sérieux en arrière-plan ? En fait, oui, il le peut parce que le public auquel il s'adresse à l'époque n'est pas plus renseigné. C'est tout le problème de laisser la parole dans un grand média à un inculte (un autre qualificatif aux allures de diagnostic me vient plutôt au bord des lèvres), il ne fait avancer personne. C'est un parasite.
      Après, je suis heureux que cette reconnaissance ait eu lieu, pour ma part. Je déplore l'extrémité triviale à laquelle cela a abouti. Même un auteur « populaire » mérite plus de respect que cela.

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