lundi 17 décembre 2018

L'assemblage de l'ingénieur Canti



Le Tenancier n’avait pas vu paraître une des ses histoires sur papier depuis quelques temps et il lui tardait de renouer avec la publication en périodique voire plus si affinités. Ouvrons le bal avec un nouvel opus dans une revue qui nous devient familière, le numéro hors-série de l’Ampoule, parution annuelle où l’on trouvera la signature de votre serviteur. La région de Bordeaux porte chance au Tenancier et, peut-être, le sujet de cette histoire n’a sans doute pas laissé la rédaction de cette revue indifférente puisqu’il est en partie question... d’œnologie. Quant à la chance, elle se manifestera bientôt dans cette région sous une autre forme. Qu’on nous pardonne de ne pas en délivrer plus pour l’instant, il nous arrive de céder à la superstition — nous en parlerons plus tard, vers les beaux jours. En attendant, dégustez donc cette histoire intitulée L’assemblage de l’ingénieur Canti. Hélas, le texte n’a pas bénéficié de l’illustration de Céline Brun-Picard, mais la sobriété du cliché de Charlie Ambrose convient également à l’esprit de ce que nous avons voulu conter.
 
Yves Letort : L’assemblage de l’ingénieur Canti — L’Ampoule, hors-série n° 4.
Pour commander, c’est ici.

lundi 3 décembre 2018

Keepsakes

[...] Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.
À la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu'elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c'était une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces.


 
Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; – le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la tête d'Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle les uns après les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.

Gustave Flaubert : Madame Bovary

Illustration : Célestin Nanteuil
Le Keepsake était un type d'ouvrage collectif offert en étrennes ou pour les anniversaires à la période romantique. Certains de ces volumes étaient illustrés par des artistes connus : Achille Devéria, Celestin Nanteuil, Gavarni, Gustave Doré, Grandville, etc. Les grands auteurs romantiques - et de moins célèbres désormais - s'y sont essayés. Beaucoup furent imprimés chez Mame, à Tours et fréquemment habillés de cartonnages polychromes. Ils sont fort prisés encore à notre époque. Tous ne concernaient pas la littérature ou la poésie mais également les sciences naturelles et la géographie... Le papier de soie auquel fait allusion Gustave Flaubert était intercalé entre les pages qui contenaient des gravures. Le libraire nomme cela une serpente.
Billet originellement paru sur le blog Feuilles d'automne en juillet 2009

lundi 26 novembre 2018

Hemingway à Florence


Il y a quelques années, votre Tenancier a accompli un voyage à Florence, avec la découverte somptueuse des Offices, du Palais Pitti et d’autres merveilles. Un de ses amusements du moment consista dans le fait de croiser une ribambelle de vieux Nord-Américains tous affublés d’une casquette et d’une barbe, comme si uniment ces messieurs avaient décidé de ressembler à Hemingway, sans se consulter (le constat se fit à plusieurs jours d’intervalle et en des lieux différents). Il se demande encore si, partant de cette ressemblance, ils s’essayaient à l’écriture eux-mêmes et à quoi cela pouvait bien ressembler. Il se posa également cette autre question : pourquoi une telle concentration à Florence ? Était-ce dû à une conjonction astrale, au souvenir du passage de l’écrivain en Italie (mais Milan ou Venise ne se trouvent pas si près) ? 
Ou alors, le déguisement convenait-il bien pour aller se bourrer la gueule ?

jeudi 22 novembre 2018

!

[…] Le point d’exclamation attire trop l’attention, comme tout ce qui est debout. Il courbe pas l’échine comme l’accent circonflexe, il n’est pas tronçonné comme le point de suspension, il ne se met pas à plat ventre comme le tiret, il ne remue pas la queue comme le point virgule, il ne fait pas de la fumée comme le point d’interrogation, il n’est pas chiure de mouche comme le point t’à la ligne. Lui, c’est le de Gaulle de la ponctuation. La vigie ! Le ténor. Son nom l’indique : il s’exclame ! Il clame ! Il proclame ! Il déclame ! Il réclame ! Il véhémente ! Il flambergeauvente ! Il épouvante ! Je t’aime, suivi d’un point d’exclamation ou d’un point de suspension n’a pas la même sincérité, ni la même signification. On ne peut pas dire merde ou vive la France sans point d’exclamation. Que ferait un commandant de bateau au cours d’un naufrage, s’il n’avait pas de point d’exclamation à mettre au bout de « Les chaloupes à la mer ! ».
Je vais vous dire ; je le veux comme épitaphe. Sur ma tombe, tout seul, mais gros comme ça : un point d’exclamation, je vous en supplie. Pas mon blaze, ni mes dates-parenthèses. À quoi bon ? Pas de croix non plus. Dieu me reconnaîtra sans l’emblème de sa guillotine. Simplement, pour ma satisfaction posthume, ce signe typographique, dressé comme un bâton d’argent au milieu de la foule. D’ailleurs, n’est-il pas employé sur certains panneaux de signalisation du code routier ? 

San-Antonio : Mange et tais-toi ! (1966)

jeudi 15 novembre 2018

André (suite)

Tiens, une autre vidéo...

André

Le blog de l’Éditeur singulier avait l’autre fois mis en ligne quelques couvertures d’ouvrages de Kurt Steiner, alias André Ruellan. Le billet était accompagné d’une très courte vidéo que je me permets de reprendre ici, en souvenir de trop peu de moments partagés et l’immense regret de ne pas l'avoir fréquenté plus.

dimanche 28 octobre 2018

Mais comment va Le Tenancier ?

Eh bien, il se porte comme un charme, il s'occupe à quelques publications futures. Ah oui... le 27 octobre dernier, il a fait l'expérience de son premier tremblement de terre.


Robert Lowry : Earthquake blues

samedi 22 septembre 2018

Qui c'est les plus forts, évidemment c'est les vers !

« [Dans la charrette, en allant vers l'échafaud,] Fabre se lamentait encore sur la perte de sa comédie, ce qu'entendant, le même Danton lui dit en riant : "Des vers, avant huit jours tu en feras plus que tu ne voudras, et nous aussi." »
Mémoires des Sanson — Paris 1863
(Pour le 5 avril 1794 : tome 5, chapitre III, page 76 : Procès et exécution de Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, etc.)

Rappelons que le tribunal révolutionnaire priva Fabre d'Églantine de sa pièce en cours de composition lors de son procès.

lundi 17 septembre 2018

Haussons les épaules sur le bord du précipice

Un sujet de divertissement pour le Tenancier, ces jours-ci réside dans la récurrence de papiers à vocations « philosophiques » qui dissertent sur le monde, l’effroi, la fin. Non qu’à ses yeux elles se révèlent injustifiées mais il semble que tous ces messieurs (pas trouvé de dame sur le sujet, mais je n’ai pas tout regardé) se soient donné le mot, comme un nouveau fonds de commerce à exploiter. Le catastrophisme de salon avec la rhétorique ad hoc plaît et alimente la petite musique des médias. La fin est proche, repentons-nous ! Comme si nous avions négligé les avertissements, depuis le temps et comme si tout le monde se sentait concerné. Eh non, on va tous mourir, m’sieur dame, sachant que la seule fin du monde dont nous sommes sûrs est celle qui accompagne la fin de notre existence personnelle. En attendant, à l’instar des années quatre-vingt lorsque nous nous résignions à recevoir des SS20 sur la gueule au beau milieu de nos pistes discos, nous continuerons à cracher dans l’eau où flottent les poissons le ventre à l’air. Car ce monde ne vaut que cela. J'exagère ? Vous croyez bien à la sincérité de Hulot et au système électoral...

jeudi 13 septembre 2018

Le Novelliste n°2


 
Le Tenancier est un gentil camarade, ainsi fait-il part de la parution du deuxième numéro du Novelliste, tout frais, tout beau, bien qu’il n’y participe pas pour cette fois. Le Tenancier est grand et équanime (c’est pas dans le dico, mais il aime bien) en vous conseillant de vous le procurer. Enfin, le Tenancier ne s’adonnera pas à sa critique, étant donné qu’il vient à peine de le recevoir. Pour vous le procurer, c’est par ici.
Allez zou !

mercredi 12 septembre 2018

Entre deux portes

« — Et à part ça, Tenancier, comment ça va, en ce moment ?
— Ben, ça roule pour lui…
— Vous êtes bien rare.
— Tout comme les lecteurs du blog.
— Ah…
— Eh oui. »

samedi 8 septembre 2018

Réponses d'éditeurs

Coup sur coup, deux éditeurs ont adressé à votre Tenancier un commentaire élogieux sur ses productions au point qu’il s’est demandé s’il n’y avait pas d’erreur sur la personne. Et puis non, sachant par ailleurs que l’excès de modestie confine justement à l’immodestie. Fort heureusement, un troisième a su commenter notre travail de façon différente et propre à dégonfler un éventuel melon  :
« Parfait !
Nous tenons le bon bout, comme disait la péripatéticienne à son client. »
Nous allons jouir de ces trois interventions comme il se doit, bien entendu. Mais la saveur de la dernière nous a fait redescendre un peu, tout en nous faisant rire…

dimanche 2 septembre 2018

Question de kilométrage

Le Tenancier vient de boucler une histoire et, à cette occasion vient de changer la recharge de son stylo-bille. Le Tenancier écrit fin et à la main après avoir fait un premier jet au clavier (il fait trois passages au moins avant les révisions, dont un obligatoirement manuscrit). Pour cette même occasion, il a terminé le bloc de papier dont il se sert. Donc, les prochains travaux du Tenancier seront composés avec des accessoires neufs. Le Tenancier a remarqué que la recharge garantie 3 500 mètres d’écriture. Le Tenancier s’interroge : combien de blocs tiendra-t-il avec ça ? En définitive, à la question posée récemment sur Facebook : « Le but d’un écrivain est-il de raconter sa vie ? », la seule réponse raisonnable serait de poser la question de son kilométrage et de sa consommation de papier sur la distance. Cela en dirait long sur sa graphie et ses ratures (qui consomment plus qu’une écriture régulière — il en va de l’écriture manuscrite comme de la conduite en bagnole !) et cela nous épargnerait quelques manifestes domestiques. Le Tenancier est pour l’apaisement et se défie désormais des échanges byzantins. Mais il n’empêche personne de s’y livrer. Peut-être qu’un jour le Tenancier vous dira combien de bloc ont été consommés avec une seule recharge de stylo.
Tant pis pour vous.

Postscriptum
Faut pas déconner : le Tenancier est tout juste un écrivaillon (en plus d'être un garçon décevant) et, évoquant le grave problème du sens de l'écriture, il ne pouvait donner qu'une réponse à sa mesure.

mercredi 29 août 2018

« Je n'ai jamais aimé la littérature policière,
ce qui m'intéresse c'est la littérature délinquante »

Puisque l’on a retenu l’attention de certains sur Jean-François Vilar, il est juste de signaler qu’un blog existe autour de son œuvre.

http://passagejfv.eklablog.com/
(cliquez sur l'image)


Il ne semble plus très actif, la faute sans doute à la bibliographie trop courte de l’auteur. On vous incite bien sûr à la visiter de fond en comble.
Et, pour le plaisir, quelques images animées de Jean-François Vilar ici :


Jean-François Vilar, 95% de réel
Film de Pierre-André Sauvageot
(extrait)

On aimerait pouvoir visionner le film en entier. On peut se reporter sur le site du réalisateur pour en savoir plus.

mardi 28 août 2018

Un peu avant la rue Cambronne

Il n’y avait que quelques pas à faire, je retrouvai le bouquiniste, un peu avant la rue Cambronne. Celui que Katz mentionnait dans son carnet. Une boutique modeste, étroite, avec des boîtes sur le trottoir. Quoi ? Des vieux polars, comme il convient, Série noire cartonnée, vieilles revues Ellery Queen, Mystère Mag. Un mystère, La Chouette. Des livres aussi de Calet, de Guérin. Des Huguenin, beaucoup de Céline, de Drieu. Tout un programme éclectique un peu trop proclamé. La vitrine était touchante. Son fond était un grand classement de tranches de livres, sur étagères. Plusieurs de ces tranches étaient manifestement truquées, des leurres permettant au libraire, de l’intérieur, de surveiller la devanture, la fauche éventuelle. Ce qui suffisait à classer le client comme pas bien franc du collier.
Je m’attardai un temps devant cette vitrine. S’y mêlaient agréablement des éditions rares de Cocteau et des accumulations de Paris-Hollywood, Péret et Vaché, Midi-Minuit première série, etc. J’entrai.
L’intérieur était un parfait capharnaüm. Sans logique apparente s’offraient des piles de Radar, de Match, des bandes dessinées : Cosmos, Big Boss, Blek, etc. Passons sur Cinémonde, Jeunesse Cinéma, Top. Il y avait ça et là des enseigne émaillées, Banania, Cadum, Kub, des Dinky Toys, des poupées Barbie et d’assez rares figurines Mokalux.
En d’autres temps, je me serais refait une mémoire débonnaire, avec quelques achats de base.
Ces bricoles amassées, je les connaissais bien, je les avais perdues dans des séparations, des divorces, des oublis purs et simples, des prêts négligents. Le solde avait été cambriolé.
L’entrée était libre, on ne se précipitait pas sur le client. Je pus fouiner tout à loisir tout en sentant une présence vigilante dans l’arrière-boutique, dont l’issue était planquée derrière un empilement de romans-photos vaguement érotiques. Le librairie fit enfin son apparition.
Un homme petit, sans âge, aux gestes furtifs. Il portait un béret crasseux, une longue blouse grise d’instituteur ou de magasinier, c’était caricatural jusqu’à provoquer le malaise. Blaise — j’eus instantanément la certitude qu’il s’agissait de lui — avait négligé de se raser depuis un jour ou deux. Sa barbe était blanche, tout à la fois drue et clairsemée. L’un de ses yeux était blanc, avec une paupière morte, à demi close. Une profonde cicatrice en étoile marquait le front, se prolongeait vers le haut du crâne. Blaise boitait.
Il donnait l’impression d’être cassé de partout, esquinté, mais obstinément solide, avec du défi anxieux dans son regard de borgne rescapé. Il se taisait.
Je continuai à fouiner. Manière de faire éprouvée. Histoire de gagner du temps. Je feuilletai assez longuement un numéro de Paris Magazine, revue légère d’avant-guerre, avec des photos de Kertész, Man Ray. Des photos de charme, comme on dit maintenant. L’œil du vieux était insupportable. Je me retournai. L’infirme n’avait pas bougé.
— Vous êtes Blaise.
Pas un de ses traits ne frémit. À peine la paupière se fit-elle plus lourde. Pure impression de ma part peut-être.
— Vous êtes Blaise. J’aimerais que vous me parliez d’Alfred Katz.
L’irruption fut immédiate, brutale, jaillie de l’arrière-boutique. Une pile de bouquins s’écroula dans la brusquerie du mouvement, parmi eux des numéros de Signal, le magazine illustré collaborationniste, pendant l’Occupation, d’autres de Je suis partout. L’homme s’interposa entre moi et Blaise. Haut de taille, blazer élégant. Un sportif hâlé, puant l’eau de toilette. Il se fabriqua un sourire, me prit fermement par l’épaule.
— Sortons, voulez-vous ?

Jean-François Vilar : Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (1993)



(L'auteur confond tranche et dos. On lui pardonnera...)

Esprit d'escalier

Et tout à coup, en repensant au billet précédent, le Tenancier songe à 2001, l’Odyssée de l’espace.

dimanche 26 août 2018

Que serait l'existence sans un peu de repentir ?

Oui, bon, d’accord, Le Tenancier est un acrimonieux, un rancunier impavide, c’est un lâche qui tire sur une ambulance. Tout de même, il réside en lui un fond d’humanité puisqu’il ne veut nullement la mort du personnage décrit dans son précédent billet, ou alors le plus tard possible ! En effet, votre Tenancier biche à l’idée que cette vie, médiocrement parcourue, soit longue et exacerbée de sa substance consciente et non comme le prolongement indolent à la médiocrité habituelle dont il semble coutumier. Une sorte de charité nous anime, ainsi que le goût de l’expérimentation, dans l’évocation de cette perspective. Ce con possède une qualité tellurique, une pérennité que nous regretterions de voir s’achever à la manière d’un James Dean cacochyme dans le fracas des tubulures de sa chaise roulante. Nous espérons pour lui un destin autre et sans doute héroïque bien qu’un peu passif, celui qui le destinerait au visionnage infini de son existence de série B, révisée à la manière d’un bonus de DVD.
La charité nous perdra.

jeudi 23 août 2018

Un expert éminent

C’était l’époque des vidéocassettes et du doigt en embuscade sur le magnétoscope pour déclencher l’enregistrement sans choper la pub. Nous visitions alors un expert en série télé qui nous prodigua l’aumône du visionnage d’un extrait en exclusivité où, un personnage en scaphandre sortait d’échafaudages. Ceux-ci, après un suspense insoutenable entretenu par le maître des lieux, se révélèrent quelques bribes, non habillées par les effets spéciaux, d’un film de SF, dont notre cicérone ne manqua pas de souligner le budget pharaonique (énoncé avec le phrasé d’un bonus de blockbuster : incrédibeule !). De sartrien, il en possédait le regard, résultat hasardeux du magnétoscopage, qui veillait à la fois sur la télécommande et les pages de Téléstar. Une pièce de son appartement était emplie de rayonnages métalliques, garnis eux-mêmes de cassettes vidéo, alignements noirs comme une bibliothèque de Borniol. Ainsi, l’on nous y enseigna l’existence de séries télévisées complètes que ce vieux garçon énumérait pour notre édification de béotien tout en nous versant un alcool infect… On peut rester vieux garçon même en couple, le cas se révélait ici. Au moins, le compagnon s’annonçait moins turbulent, plus aimable. Inchangés, les clichés confèrent désormais à l'expert une aura attristée, comme l’expression d’un naufrage. Au fait, la boisson était réellement dégueulasse. Le bar, érigé dans un coin de la salle à manger, ressemblait à celui d’une paillote illégale, celle que l’on trouve généralement près de la bouche du collecteur, pas loin de la baraque à frites. Je ne peux plus voir une bouteille de Malibu sans y penser. Le garçon vivait avec sa maman, dans un rapport que l’on peinerait à songer qu’il fut de bonne intelligence, faute de son ingrédient essentiel. On ne rend jamais assez hommage aux mères, même si les rejetons y reportent leurs turpitudes. C’était ici le cas. Le Tenancier, un peu vicelard, demanda au garçon s’il avait regardé la série complète des cassettes de Dallas qui occupait un sacré pan de mur de la salle à manger. Que non, se récria-t-il, c’était pour sa maman… L’expert continua ses énumérations, nous abreuva de projets cinématographiques et télévisuels à coups de millions de dollars de budget. Ainsi endurai-je la logorrhée, dont le vocabulaire allait devenir la matière des bonus des DVD de films à deux balles : même la machine à café y était incroyable de talent. Du coin de l’œil, l’alignement des vidéos de Dallas formait une masse ironique dans la lumière déclinante. Du bourdonnement de notre hôte émergeaient encore des superlatifs, l’engourdissement gagnait. Le soleil d’hiver posait son glacis sur la toile cirée. Je m’ennuyais, ne trouvant aucun livre sur lequel détourner mon attention ; le journal télé ne comptait pas. Autour de moi, on s’intéressait, on s’extasiait et, pour ma détresse, on en redemandait. Du malheur d’avoir été poli et, surtout, mal assorti…
Quelques jours plus tard, un réalisateur que j’appréciais pour sa la parole rare et précieuse, passa à la librairie où je travaillais et cette apparition me fit méditer sur le bonheur de se camper parfois au bon endroit, et sur l’intelligence.
La chance, en tout cas, ça va, ça vient.

Lecture systématique

Le Tenancier applique en ce moment un rythme rigoureux dans l’ordre de ses lectures. Ainsi alterne-t-il la lecture d’un ouvrage souvent inédit (pourtant, il relit beaucoup) et celle d’un San Antonio. Cela fait la troisième fois qu’il observe ce cycle. On notera toutefois que :
— Cette lecture systématique reste espacée d’une dizaine d’années.
— À presque soixante ans, il ne s’est livré que trois fois, donc, à cette pratique concernant les San Antonio, ce qui préserve la fraîcheur de ces relectures.
— Ce n’est pas le seul cycle auquel il s’est essayé. Celui du Commander de GJ. Arnaud y a eu droit par deux fois.
— Il possède également d’autres séries, collections ou œuvres étendues d’un auteur, mais dont la lecture ne relève pas du même plaisir ou de la même pratique.
— Toutefois, cette disposition ne peut, en aucun cas, s’analyser comme un dénigrement, qui voudrait montrer votre Tenancier s’adonnant à des lectures faciles comme une catégorie du snobisme. Le Tenancier montre sa sincérité dans ses affections comme dans ses dégoûts.
— À cette récurrence, s’insinue le plaisir pervers de la complétude, qui s’étend à d’autres auteurs, comme une construction en cours. L’édifice à peine érigé, il faut le démonter pièce par pièce par la lecture.
— Cette systématisation… n’est pas systématique, et l’absence d’une réitération ne signifie en rien la traversée d’un désert. En réalité, elle appartient à une catégorie des modes de lectures ; celle-ci s’apparente à la déconstruction chronologique, d’autres se contentent de l’unicité d’une visite (parce que c’est mauvais ou bien que le Tenancier se le tient pour dit). Autrement et d’habitude, on lit sans préméditation, ou presque.
— Presque toujours, le plaisir paraît essentiel. On verrait mal le Tenancier s’adonner à des perversions masochistes en se gaufrant des auteurs sans intérêt pour lui et a fortiori des séries entières.
— Ces séries appartiennent en majorité au genre populaire et restent des romans courts ou des nouvelles. On déteste ici les boursouflures qui prennent leur source dans l’adoption d’un traitement de texte, incitant au dépassement de la mesure, et du kilogramme pour sa partie matérielle.
— Le Tenancier clame son affection pour la littérature populaire. C’est un enfant de la science-fiction (on y reviendra un jour).
— Les lectures qui s’insèrent dans ces cycles ne se révèlent pas, par on ne sait quelle opposition dialectique, des œuvres dites « sérieuses » ou de « littérature générale ». Le Tenancier lit tout ce qui lui plaît, des textes variés, mais certainement pas des nouveautés (d’avoir été libraire dans le neuf assez longtemps le dispense de s’emmerder à ce petit jeu).
— Le Tenancier ne ressent aucun besoin de vous fournir une liste à l’appui. Mais il fait confiance en votre imagination. Toutefois, il peut vous indiquer qu’après La rage de vivre de Mezz Mezzrow et Wolfe, il lira Mange et tais-toi de San Antonio. Après, il ne sait pas.
— Des approches plus longues s’opèrent : la lecture de la Comédie humaine ne respecte pas un cycle alternatif, mais une progression.
— Après toutes ces considérations (il doit bien en manquer…), votre Tenancier suppose que vous tenez cela comme banalités. Et vous aurez raison. Ce blog tourne au banal. Ça le rassure… 

mardi 21 août 2018

Épaulé et jeté

J’en causais à Béa, qui s’inquiétait du fait que j’étais retenu à la maison, pensant que je souffrais du dos. Oui, j’aurais pu, à l’époque où, salarié en librairie, je soulevais des cartons de livres pas tout le temps légers. Seulement, la sagesse de nos aînés est infinie et grâce à eux je n’ai jamais eu mal de cette manière. Comment ? Eh bien en étant initié à l’haltérophilie lors de mon passage à l’école des métiers de l’alimentation de la rue Ferrandi à Paris. Eh oui, le pédigrée du libraire est parfois surprenant, et son savoir ne l’est pas moins, surtout lorsque l’on a connu la silhouette du Tenancier à l’époque, lorsqu'il jouait au serveur de restaurant. Tout ça pour dire... et vous vous en moquez. Je ne saurais vous donner tort.

samedi 18 août 2018

Méthode de travail

14h30 : ouverture du bloc de feuilles quadrillées.
 
14h35 : rangement du clavier informatique en position verticale de manière à aménager la place.
 
15h45 : installation de la version précédente imprimée (Bookman old style corps 12 sur un feuillet margé à 5 cm, un interligne et demi) sur un support vertical.
 
16h15 : nettoyage de la pointe du stylo bille (marque Rotring, promotionnel, acceptant des recharges Parker, usage apprécié en raison du diamètre du fût du stylo). Celle-ci bave parce que je n’ai pas trouvé de pointe fine, encre bleue trop fluide, au lieu du noir.
 
16h30 : rien.
 
16h35 : rien encore.
 
16h44 : songe à en faire part sur le blog.
 
16h45 : s’exécute.
 
16h50 : tente de retourner à la réécriture de cette histoire en plan depuis deux jours.
 
...
 
Post-scriptum : le Tenancier n'avait pas songé à baisser son siège à 14h25, ce qui lui aurait permis une meilleure position pour écrire à la main, celle-ci étant différente de la frappe au clavier. Il se lance dans cette opération à 17h03 et formule l'espoir de remplir au moins un page manuscrite...

jeudi 16 août 2018

Un caprice d'écrivassier

Le Tenancier aimerait que l'une de ses histoires soit imprimée en boustrophédon sur un leporello, avec une perforation de limonaire afin d'en accompagner la lecture.

dimanche 29 juillet 2018

Où le Tenancier se dissipe hors de ses frontières (MàJ du 29/07/2018)

Le Tenancier se défoule, parfois, à écrire quelques histoires. Il y a quelques temps, il a fourni un certain nombre de nouvelles courtes pour le très sympathique site Les deux Zeppelins. On vous convie à les lire en vous priant par avance de bien vouloir excuser l'auteur pour son style approximatif (on l'a traité avec justesse, récemment, d'écrivaillon). On vous tiendra tout de même au courant de chaque parution, jusqu'à l'août prochain, moment où tous ces textes disparaîtront du site.
(Nous marquerons les nouveautés en gras...) Cette liste d'histoires ne sera plus liée au site à la fin de l'été 2018. Ces publications éphémères permettront à votre Tenancier de reprendre ces nouvelles et leur donner un développement que ne lui permettait pas la règle du jeu des Deux Zeppelins, c'est-à-dire de confectionner des textes qui ne dépasses pas deux mille signes...




La saga du Ténébreux :
Illustrations de Férid Khalifat

— Prologue, où la fatigue et le froid règnent et où l’on conclut dans une ruelle populeuse
— Dans lequel on progresse dans le sable et les cailloux
— Où le printemps est goûté par notre héros et son domestique 
— Où la pugnacité n'empêche pas les sentiments.... des considérations qui en découlent
— Dans lequel Le Ténébreux affronte le Grand Prêtre de Din, où éclate la vérité
— Où Le Ténébreux arriva sur le champ de bataille et ce qu'il advint
— Où l'empire de la soif l'emporte sur le destin et ses aléas
— Où l'industrie du tourisme doit encore fournir des efforts 
— Dans lequel la lassitude prend fin au pied des collines 
— Où nos héros s'investissent dans la production de sacs à main
— Où le lecteur est convié à faire un peu de géographie
— Où l'on se libéra du blocus de Ferenor et ce qui s'ensuivit 
— Où l'occasion est donnée à nos héros de vivre un moment bucolique 
— Où l'on s'engage dans un périple quelque peu verbeux 
— Dans lequel nos héros font une halte... et des bénéfices
— Où l'on choisit ses accessoires pour le désert
— Dans lequel on vérifie qu'un complot, ce n'est pas de la tarte !
— Dans lequel régna le Ténébreux et ce qu'il advint 
— Où l'on constate que l'addiction fait des ravages. De ses conséquences 
— Où même les condamnés ont l'esprit de famille
— Où l'on vérifie que les tavernes sont des puits d'où la vérité sort migraineuse
— Où « se contenter » ne comporte pas d'acception restrictive
— Dans lequel on vérifie l'inanité d'un retour au passé
— Où la tempérance est certes économe, mais bien ennuyeuse
— Dans lequel on constate que le péril peut se trouver dans la descente
— Où l'on prend congé du Ténébreux

(La série est close. Chaque chapitre reste consultable jusqu'au mois de septembre.)



Chronique du Fleuve :
(Pour en savoir plus, cliquez ici)

— Les tourbières 
— La créature 
— Les artefacts 
— Le pyroscaphe 
— Les enfants morts 
— La fièvre
— L’îlot 
— La pluie 
— Le pont 
— Les bocaux

(La série est close. Chaque histoire reste consultable jusqu'au mois de septembre.)



Du dressage des enfants :

— Introduction
— Du refus
— Des maladies 
— De la sélection
— De l'ennui 
— De la contrainte 
— De la terreur
— Du conditionnement 
— De la punition
— De l'hyperactivité

... Et à propos :

Une leçon de pédagogie d’Érasme. — « Un enfant de noble famille doit avoir de nobles façons : Levez-vous, restez le corps droit et la tête nue chaque fois que vous adressera la parole quelqu’un à qui vous devez du respect. N’ayez pas l’air triste, ni sombre, ni insolent, ni effronté, ni étourdi ; que votre figure traduise une bonne humeur pleine de réserve. Tenez toujours vos regards déférents fixés sur votre interlocuteur et demeurez les pieds joints et les mains en repos. Gardez-vous de vous balancer d’une jambe sur l’autre, de gesticuler, de vous mordre les lèvres, de vous gratter la tête, de vous fourrer les doigts dans les oreilles… Souvenez-vous d’éviter le bavardage déplacé et l’étourderie… À table, montrez-vous de bonne humeur, en vous souvenant toujours de la décence naturelle à votre âge. Faites-vous servir le dernier. Vous offre-t-on quelque friand morceau, refusez avec modestie, n’acceptez que si l’on insiste et dites alors merci, puis, gardant pour vous une petite part, rendez le reste à celui qui vous l’a donnée ou bien à un de vos voisins de table. Quelqu’un vient-il de boire à votre santé, marquez-lui votre gratitude en souriant, mais buvez vous-même avec modération, vous contentant, si vous n’avez pas soif, d’effleurer de vos lèvres votre verre. Si l’on tient des propos obscènes, ne souriez pas et prenez l’air de celui qui ne comprend pas… »
 
in : revue Grandgousier — nov.-déc. 1948

(La série est close. Elle reste consultable jusqu'au mois de septembre.)


Histoires diverses

— Rapport remis à M. Edward Heath sur les événements de Wallington le 23 février 1972
— Hard Science  
— L'Effet Kowalski 
— Les gens
— Apparition de brune matinale 
— Mais ils sont tout petits !
— Manifeste pour une cinéma d'horreur écologique  
— Mémoire sur la migration des parapluies en zone boréale 
— Robert

(La liste est close. Elle reste consultable jusqu'au mois de septembre.)



jeudi 7 juin 2018

Bibliographie : Les cahiers de l'imaginaire — n° 5 : Maurice Renard, romancier et technicien du merveilleux scientifique

Les cahiers de l'imaginaire
n° 5 : Maurice Renard, romancier et technicien du merveilleux scientifique — Septembre 1981

SOMMAIRE

Dossier : Maurice Renard, romancier et technicien du merveilleux scientifique (Responsable J. Baudou)

Maurice Renard Une approche du fantastique 4
Jacques Baudou Bribes sur un hériter déviant de Sheherazade 5
François Raymond La pente de la rêverie 14
Marcel Beaufils Le Maître de la lumière ou la matière à réflections 11
Daniel Couegnas Les mains d'Orlac : le roman multiple de l'imagination 25
Yves Olivier-Martin Renard conteur et la critique 31
Maurice Renard La perruque de l'électeur (conte inédit) 35
Jacques Baudou Maurice Renard, théoricien du merveilleux scientifique 41
Maurice Renard Depuis Sindbad (article sur la littérature fantastique) 46
Jacques Baudou Bibliographie de Maurice Renard 51
Maurice Renard « Alicia » et le Péril (fantaisie) 57
Notes de lecture Par Henri Bordillon, Daniel Compère, Daniel Couegnas et Alain Garguir 66
Couverture Montage d'après un portrait de M. Renard par René Berti et une photo de l'acteu Conrad Veidt dans le rôle d'Orlac (1924)

Format 14,8X21cm, 74 pages, impression offset de bureau, dos agrafé.


Anguille de buisson

Anguille de buisson : Couleuvre. — « Il vend des anguilles de buisson, comme on dit en langage populaire, à certains gargotiers qui en font d'excellentes matelotes. » (Privat d'Anglemont.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

(Index)

lundi 4 juin 2018

Anguille

Anguille : Ceinture. (Vidocq.) — Une ceinture de cuir noir gonflée d'argent ressemble à une anguille.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

(Index)

lundi 14 mai 2018

dimanche 13 mai 2018

Angoulême (se caresser l')

Angoulême (se caresser l') : Boire et manger. Mot à mot : se caresser le palais, mettre en goule, du vieux mot goule (gueule). Nous avons encore goulu et goulafre (glouton). — « Il y en a qui ne sont pas encore caressé l'angoulême depuis la veille. (E. d'Hervilly.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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samedi 28 avril 2018

Avertissement

   L'auteur prévient loyalement les Papes qui voudraient se reconnaître des ces pages qu'ils ne sont pas mis en cause.
   Ceux à qui mes salades ne plaisent pas n'ont qu'à ligoter le Bottin.

S.A.

San Antonio : C'est mort et ça ne sait pas (1955)

Angluce

Angluce : Oie. (Vidocq)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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vendredi 27 avril 2018

Il m'en manque un !!!

Oui, il m’en manque un ! Quelque fois les lacunes dans les collections sont réconfortantes, le destin nous invite encore un peu à chercher. On se plait à imaginer que nous ne sommes pas encore devant le terme, ce trou noir qui fit tant d’effroi à Jacques Sternberg lorsque je l’avais croisé une ou deux fois par le passé.
De Jacques Sternberg on ne voudra rien dire de plus que sa volubilité intarissable, son agitation permanente qui nous fit faire des prouesses dans l’enregistrement d’une émission de radio consacrée à l’une de ses parutions. D’autres que moi sauront mieux raconter qui il fut. Pourtant, je pense être l’un des rares à conserver ce vestige venu des lointains : Le Petit Silence Illustré, embryon d’une autre revue publiée 20 ans après et qui devait s’appeler Le Mépris. Celle-ci ne dépassa pas trois numéros, d’après nous. Mais aurait-il eu la patience d’aller plus loin ?
Le Petit Silence Illustré eut de nombreux collaborateurs, outre Sternberg :
Pierre Bettencourt
Jacques Bergier
Jean Frapat
Albert Bilder
Pierre Versins
Philippe Curval
Valérie Schmidt
René de Obaldia
Marcel Béalu
Folon
Etc.
On peut
cliquer sur
les couvertures 
pour les agrandir

Les habitués de ces colonnes savent à quel point on est nostalgique. Cette revue continue encore à être le support d’une certaine rêverie, de la recherche d’une saveur lointaine, à la limite des papilles, au coin du regard. Le Petit Silence Illustré fait encore rire le Tenancier.
Nombre de ces collaborateurs se retrouveront par la suite dans le petit monde de la SF et fréquenteront le fameux Déjeuner du Lundi qui continue d’exister encore à l’heure actuelle… D’autres iront vers les sentiers de la poésie du théâtre ou de la littérature.
La revue consistait en une série de feuillets, à l'ancien format 21 X 27 cm, imprimés sur offset de bureau pliés dans le sens de la hauteur. Excepté le n° 1, les feuillets étaient de plusieurs couleurs : rose, jaune, vert, bleu et – toujours à l’exception du n° 1 – étaient revêtus d’une couverture imprimée d’un photomontage de Philippe Curval.
Alors voilà, il nous manque le n° 6 ! Soyez vigilants. Le Tenancier vous en est déjà reconnaissant !
On sait qu'un numéro hommage fut publié des années après, on en sait peu sur le sujet, mais un lecteur éventuel nous fera sans doute le bonheur de ramener sa science. On l'en remercie par avance.
Pour en savoir plus, rendez-vous ici.
(Ce billet a été publié en août 2009 sur le blog Feuilles d'automne)

Anglaises

Anglaises : Longues boucles de cheveux pareilles à celles dont se coiffent volontiers les dames britanniques. Elles ont été surtout à la mode en France vers 1840. — « Une femme aux anglaises blondes lui heurte le bras. » (Monselet.)

Anglaises : Latrines à l'anglaise, c'est-à-dire munies d'une cuvette à soupape.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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jeudi 26 avril 2018

Je les ai tous !

Je les ai tous !

Mais quand même, on est bien aise lorsque l’on a complété une série sans se fouler. Au début des années 80, les 3 volumes ci-dessous étaient trouvables dans les fonds d’éditions soldés à un prix que même l’économiquement faible que je fus pouvait se permettre. Le Tenancier a l’honneur de vous présenter l’héritier spirituel du Petit Silence Illustré que l'on retrouvera plus tard dans ces colonnes.


Les collaborateurs ont changé, l’esprit est resté et s’est même rendu encore plus attrayant par le confort d’une impression nette sur du papier blanc. Quel progrès.
Outre Jacques Sternberg, vous découvrirez les lignes ou les traits de :
Roland Topor
Gourmelin
Lucques
André Frédérique
Roland Bacri
Nicoulaud
Etc.
Ces trois volumes ont un format in-8° de 80 pages chaque. Pages collées et non brochage, hélas, ce qui rend les volumes extrêmement fragiles, car les feuillets risquent de se détacher, à cause du vieillissement de la colle. L’autre défaut est le décollement de la couverture pour les mêmes raisons, fait courant dans les publications Kesselring, éditeur suisse qui publia dans de nombreux genres, pas toujours avec une main heureuse.
Qu’importe, du reste, Mépris reste un petit moment de méchanceté joyeuse et également de poésie allègre.


On remarquera que le numéro 1 comporte un dessin de Topor qui sera repris par le même pour Amnesty international à l’usage d’une de ses campagnes d’affichage. Nous avons lu sur le site de cette respectable organisation que c’est cette affiche fit connaître Topor. Tout Tenancier dans notre tour d’ivoire que nous sommes, nous nous tapons sur le ventre et rigolons un brin : nous nous disons quant à nous que si ce rédacteur avait momentanément abandonné son inculte solipsisme, il aurait rendu hommage à Topor pour avoir mobilisé l’opinion publique autour d’Amnesty avec ce dessin désormais mondialement connu, et pour cause…


On ne pense pas que Topor avait besoin de cela pour se faire connaître.
Et voilà, lecteurs transis, sachez qu’à notre connaissance l’édition originale de ce dessin figure bien sur la couverture du Mépris en date d’octobre 1973.
Que trois numéros, disais-je. Lassitude de Sternberg, manque de persévérance de l’éditeur ? Les journées de Mr Vase de Gourmelin et Sternberg nous manquent, ainsi que Les Questions de Topor et, bien sûr, les critiques de livres en fin de volume...
(Billet paru en août 2009 sur le blog Feuilles d'automne)

Anglais sont débarqués (les)

Anglais sont débarqués (les) : Ces mots désignent un incommodité périodique chez la femme. Allusion à la couleur favorite de l'uniforme britannique.
          Il est aussi brave
          Que sensible amant,
          Des anglais il brave
          Le débarquement

                (Chansons. Impr. Chastaignon, 1851.)
                Recueils de la bibl. nationale.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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mercredi 25 avril 2018

10/18 — René Boylesve : La leçon d'amour dans un parc



 

René Boylesve

La leçon d'amour dans un parc

Préface d'André Bourin

n° 1921

Paris, Union Générale d’Éditions

Coll. 10/18
Série « Fins de siècles »
dirigée par Jean-Baptiste Baronian

224 pages

Couverture : Les deux cousines (détail) par Watteau (archives privées)
ISBN : 2-264-01116-5


(Contribution de SPiRitus)
Index

Anglais

Anglais : Créancier. — Mot ancien. On est d'autant plus porté à le regarder comme une allusion ironique aux Anglais, que les Français se moquaient volontiers de leur perpétuel ennemi. — Ainsi, milord et goddem sont employés ironiquement dès le moyen âge. V. Milord, Goddem.
    Malgré des avis contraires mais appuyés selon nous par des exemples trop peu concluants, c'est encore l'opinion de Pasquier qui nous semble préférable. Il fait venir ce terme des réclamations des Anglais qui prétendaient que la rançon du roi Jean, fixée à trois millions d'écus d'or, par le traité de Brétigny, n'avait pas été entièrement payé.
Oncques ne vys Anglois de votre taille,
Car à tout coup, vous criez : baille, baille !

(Marot.)
    On trouve des exemples d'Anglais dans la Légende de Pierre Faifeu. M. Fr. Michel a relevé cette mention dans les poésie de Guillaume Crétin (XVe siècle.) :
Et aujourd'hui je faictz solliciter
Tous mes Angloys, pour mes restes parfaire,
Et le payement entier leur staisfaire.
    « Assure-toi que ce n'est point un Anglais. » (Montépin.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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mardi 24 avril 2018

Clope au bec

Âne de Buridan (être comme l')

Âne de Buridan (être comme l') : Ne savoir que décider. — « Buridan est un dialecticien du XVIe siècle. Pour prouver le livre arbitre des animaux, il supposait un âne également pressé par la soif et par la faim, le plaçait entre un picotin d'avoine et un seau d'eau, également distants, faisant sur lui la même impression et il demandait : » Que fera cet âne ? » (Rozan.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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lundi 23 avril 2018

Jeu : Lew et Billy


Dans l’histoire du far-ouest, votre Tenancier biche assez un auteur comme Lewis Wallace. Aurait-il fait son chemin de Damas, et trouvé la foi dans l’enluminure sulpicienne de Ben Hur ? Eh bien non. Mais la biographie du sieur Wallace se révèle intéressante. Pêle-mêle, il est un général nordiste de la guerre de Sécession, avocat, préside à la condamnation des conjurés contre Lincoln, rédige Ben Hur et autres péplums bibliques, devient ambassadeur, et efin, toujours dans le désordre, gouverneur du Nouveau-Mexique — où il amnistie un certain Billy the Kid, avant de réactiver les poursuites contre lui... Quelques fois, la vie des auteurs devient plus ludique que leurs écrits. Si l’on voit que l’écriture reste de toute façon une activité annexe — bien que lucrative — chez ce personnage, il n’en demeure pas moins qu’il illustre cette volonté très américaine de démontrer que l’on a vécu plusieurs vies, brevet indispensable pour passer à la postérité littéraire.
Cela nous donne l'idée d'une devinette :
Sachant que la tête de Jesse James valait, vers 1878, près de dix mille dollars, pouvez-vous indiquer le montant de la mise à prix de Billy the Kid par Lew Wallace ?
Si vous ne trouvez pas, votre Tenancier chéri vous donnera la réponse ce lundi qui vient.


Quelques jours ont passé et le moins qu'on puisse dire est que cette petite devinette n'a pas eu beaucoup de succès. Il est vrai que celle-ci ne fait pas appel à l'astuce, l'intelligence, mais simplement à la possibilité de délivrer cette information. Pour notre part, et pour la mémoire de Billy, nous trouvons la teneur de cette information scandaleuse :

Pourtant désireux de mener à bien sa mission, le gouverneur Wallace tenta l'impossible : rencontrer Billy the Kid afin de lui parler et de le convaincre de rentrer dans le rang. Une belle scène à faire ! Un climax passionnant. L'entrevue se déroula conformément au plan élaboré. Le Kid vint, répondit à l'auguste fonctionnaire et repartit non convaincu. Entre l'ordre, la légalité et lui, le desperado rompit délibérément les ponts. Les document manquent par trop pour connaître les raisons véritables de son refus mais à la vue d'un Brady ou d'un Peppin, représentants d'une loi assez tolérante pour autoriser les massacres collectifs, n'est-il pas permis d'accepter la décision de celui qui n'y croyait plus ? En désespoir de cause, le brave gouverneur promit cinq cent dollars à qui « capturerait William Bonny alias le Kid et le livrerait à tout shérif du Nouveau-Mexique » avec l'appui « des preuves satisfaisantes de son identité ». Maigre somme pour un jeune tueur aussi actif. Dans le même temps un Jesse James valait dix mille dollars. Il est vrai que les banques et les chemins de fer finançaient la chasse à l'homme au Missouri. Ici, au Nouveau-Mexique, un gouverneur près de ses sous n'en pouvait mais.

J.-L. Rieupeyrout : Histoire du Far-West (1967)

Et à propos de Billy rappelons au curieux — car l'amateur est au courant depuis un bail — de l'existence du présent volume :


Merci de votre attention, vous pouvez reprendre une existence normale...

Andouille

Andouille : Personne sans énergie, aussi molle qu'une andouille. Un vrai maladroit s'appelle andouille ficelée.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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mercredi 18 avril 2018

Anchois (œil bordé d')

Anchois (œil bordé d') : Œil aux paupières rougies et dépourvues de cils. L'allusion sera comprise par tous ceux qui ont vu des anchois découpés en lanières. — « Je veux avoir ta femme. — Tu ne l'auras pas. — Je l'aurai, et tu prendras ma guenon aux yeux bordés d'anchois. » (Vidal, 33.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

(Index)

mardi 17 avril 2018

Bibliographie : Les cahiers de l'imaginaire — n° 3/4 : Marcel Brion + Varia

Les cahiers de l'imaginaire
n° 3/4 : Marcel Brion + Varia — Mai 1981
SOMMAIRE

Dossier : Marcel Brion (Responsable P. Besnier)

Francis Lacassin Marcel Brion croit aux fantômes 4
Patrick Besnier Un lied ininterrompu 11
Henri Bordillon La pente de la rêverie 14
Marcel Beaufils En relisant Marcel Brion 18
Marcel Brion Nouvelle inédite : « Réception dans un jardin » 33
Patrick Besnier Biographie et bibliographie de Marcel Brion 50
Études diverses :

Catherine Bertheleu En flagrant Delly 57
Nicole et J.-P. Lecoq Boby Lapointe : le trop plein des sens et le piège à son 66
Daniel Compère Relire le mystère (à propos de G. Leroux) 73
Henri Bordillon « La Vouivre », tragédie paysanne 78
Daniel Couegnas Thèmes et itinéraires du roman gothique (Walpole, Radcliffe, Maturin, Lewis, Hugo, Balzac) 87
Notes de lecture Par Catherine Bertheleu, Henri Bordillon, Daniel Couegnas, Alain Garguir. 93
Couverture Dessin de Gabriel Jezequel à partir d'une photographie de Marcel Brion

Format 21X29,7cm, 100 pages, impression offset de bureau, dos collé.

Anchtibber

Anchtibber : Arrêter. (Rabasse.) — Ce serait mot à mot : mettre en botte, chausser. V. Chtibbe.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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lundi 16 avril 2018

Un accessoire de typographe

Dans les ateliers, la machine à cintrer les guillemets était l’équivalent de la désopilante clé du champ de tir des militaires. Plus d’un apprenti fut envoyé la quérir ; parfois avec une brouette. Selon Chautard 1937, quelques benêts désireux de ne pas rentrer bredouilles se rendaient chez un forgeron.

in : Orthotypographie — Article Guillemets — par Jean-Pierre Lacroux, disponible en ligne ici.

Ancien

Ancien : Mot d'amitié. il peut se dire à un jeune homme et signifie : ancien ami. Mon vieux offre la même idée.

Ancien : Vieillard. V. Asphyxier.

Ancien (l') : Napoléon Ier. Mot à mot : l'ancien souverain. Une caricature de 1830 porte cette légende : « Vive Napoléon II ! — Tais ta langue, patriote, n'parle pas du fils de l'ancien ; ce n'est plus qu'un Autrichien élevé à l'école d'un jésuite. »

Ancien : Élève de première promotion à l'École polytechnique ou à l'École de Saint-Cyr. V. Absorption.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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samedi 14 avril 2018

Dernier inventaire avant le saccage ?


Bibliothèque Le Taslu, Zone À Défendre, Notre-Dame des Landes
On peut en apprendre plus ici et, sinon, auprès des Zadistes...

Amoureux des onze mille vierges

Amoureux des onze mille vierges : « Dans le sens où l'on entend ce proverbe, dit M. Charles Rozan, aimer les onze mille vierges, c'est aimer toutes les femmes, c'est croire, dans le feu de la première jeunesse, que toutes les femmes sont également dignes de notre amour. » — Ce chiffre de onze mille est une allusion à la tradition du martyre de sainte Ursule et des onze mille vierges, ses compagnes, mises à mort par les Huns, près de Cologne, vers 384.

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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vendredi 13 avril 2018

Avertissement

   Pas d'erreur les mecs ! le baratin qui suit ne concerne pas des petits futés existant ou ayant existé.
   Ceux qui voudraient jouer les gros bras tomberaient sur un os.

S.A.
San Antonio : Bas les pattes (1954)

Amour

Amour : Aimable comme l'Amour. — « Armé de son registre, elle attendait de pied ferme ces amours d'abonnés. » (L. Reybaud.) — « Comme j'ai été folle de Mocker ; quel amour de dragon poudré ! » (A. Frémy.)
    Amour a fini par s'appliquer dans le sens de « aimable » à la première chose venue. — « Quel amour de mollet ! Il faut que je le baise. » (E. Villars.) — « Je mourrais d'ennui par ici, moi. J'ai trouvé, rue de la Paix, un amour d'appartement. (Dumas fis, le Demi-Monde.)

Lorédan Larchey : Dictionnaire historique d'argot, 9e édition, 1881

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jeudi 12 avril 2018

Point Vernal

Il est parfois des moments de grâce dans la vie d'un libraire. Celui on l'on rencontre un client qui vous énumérera les merveilles de sa bibliothèque et dont vous ne ressentirez nulle jalousie ou nul dépit. Simplement parce que cette personne passionnée vous parlera avec sincérité du plaisir de vivre en compagnie de cette reliure ou de cette exemplaire un peu rare. Il y a aussi les fois où l'on ouvre une caisse, ou lorsque l'on fait l'acquisition d'un livre qui charme tout de suite, parce qu'on l'attendait depuis longtemps sans le savoir, ou parce qu'il manquait dans votre bibliothèque, un manque de nature presque stupéfiante. Du reste, les deux hypothèses se valent puisque c'est là l'assouvissement d'un désir, de toute façon. D'autres ouvrages se laissent désirer. Telle vilaine reliure, tel méchant livre en apparence devient tout à coup un trésor parce que vous n'aviez pas réalisé qui se cachait derrière le nom du poète, ou derrière ce texte. Sans doute aussi parce que vous l'ignoriez, car le métier de libraire est fait d'ignorance. Le livre a pu demeurer dix ans à côté de vous, jusqu’à ce jour.


Je crois me souvenir que dans L'Île mystérieuse, de Verne, Harbert s'exclame : « Quel grand livre ferait-on avec tout ce que l'on sait ! » et Cyrus Smith de répondre : « Et quel plus grand livre encore ferait-on avec ce que l'on ne sait pas ! ». La citation est approximative et l'on m'en excusera. Mais le métier de libraire c'est cela, c'est remplir encore et encore le grand livre de l'ignorance et essayer de tenir à jour tant bien que mal, au jour le jour le calepin de ce que l'on sait. Chaque personne qui lit un peu connaît cela : chaque livre découvert en amène d'autres qui, eux-mêmes, en apportent encore comme un champ de possibles qu'il ne sera humainement pas accessible dans sa totalité. Et puis, il y a soudainement le moment où, tout libraire ignare que vous êtes, vous atteignez une sorte de plénitude : on vous demande ce que vous savez, votre intuition vous fait conseiller le bon livre, votre patron – lorsque vous êtes salarié – arrête de parler tout seul pendant une petite heure, vous rencontrez une femme dans la librairie que vous allez aimer et avec laquelle vous aurez des enfants, vous vous y faites des amis et ceux-ci vous emportent plus loin que vous n'osiez l'espérer. Et puis il fait beau dehors et ce que vous faites au quotidien vous paraît à ce moment moins terne, moins banal. Et alors on se dit que l'on a bien fait, un jour de laisser tomber ce pourquoi on avait été programmé, c'est à dire à rien. On se dit également que ce métier-là fait accéder à une certaine dignité, pour peu que l'on se respecte et que l'on respecte les autres. On se dit encore que ce métier est un perpétuel apprentissage et que la somme de ce que l'on sait pèse peu dans la balance face au savoir des autres. Mais, tant qu'à faire, autant demeurer un livre ouvert pour espérer la réciproque. Tout se conjugue pour cette sorte de félicité tranquille, ce point vernal de la quiétude qui vous rend assuré de vos amis et de vos proches, vous tranquillise sur vos doutes quant à ce que vous croyez savoir.
Sans doute parce que vous voulez savoir, toujours, encore et que seule la fosse saura vous déprendre de cette passion. Sans doute encore vous avez décidé de remiser vos certitudes et de ne point vous gonfler de votre expérience. Sans doute parce que l'humilité est une sorte d'orgueil. Sans doute enfin que vous êtes en paix avec vous-même.
Et on espère alors que ce savoir ne sera pas perdu, et que le gage de sa survie est de perpétuellement le remettre en question.
En attendant, cette sorte de grâce est parfois accordée : vous êtes vivant et c'est grâce à vous seul.
Nos jours sont hélas comptés. Il faut alors en profiter.
Le Tenancier en a profité... il a également cédé à la curiosité et à la volonté de dépasser le quotidien. Il fait autre chose, il continue d'apprendre. Ce billet publié sur le blog Feuilles d'automne en juin 2009, ne reste donc pas lettre morte.