On ne se doutait pas il y a quelques
jours que
notre
transcription d’un extrait de propos de Jean-Patrick Manchette
trouverait un
écho, en quelque sorte, dans l’actualité «
littéraire
».
Récapitulons pour l’éventuel
tardif qui lira ce billet dans quelque temps, ou bien qui débarquerait
de
Sirius : le prix Goncourt de l’année est accusé de s’être inspiré
d’un peu
trop près de la vie d’une femme algérienne, au point que le travail
d’écriture
ressemblerait en certains points à de la transcription pure et simple et
non une œuvre
d’imagination. Qui cela peut-il étonner à l’heure actuelle dans un
milieu
critique prompt à considérer ce genre de pratique comme normale, pourvu
qu’elle
ne se montrât point trop ou alors qu’elle fit preuve d’un peu
d’industrie
?
Ainsi, deux jours avant
d’écrire ce billet, on entendit sur France Culture (appellation de plus
en plus
oxymorique) une critique déclarer qu’un ouvrage documentaire (traitant
là de la
pédophilie) appartenait au genre du roman en raison du style employé
par l’auteur.
Nous voici donc dans la «
représentation
plaisante
»
et les «
lamentations
réformistes
»
évoquées par Manchette.
Le souci avec cet auteur
Goncouré
réside plus dans la paresse dans son travestissement que dans le fait
que son
travail ait peu à voir avec l’imagination et le talent narratif.
Certains
autres «
auteurs
» échappent,
on se
demande pourquoi, à ce genre d’accusation : tel qui dépeint son
dégoût des
classes populaires dont il est issu rencontre une certaine grâce, sans
doute
parce qu’il illustre à son tour la fameuse lamentation réformiste citée
plus
haut et peut-être également parce que la représentation échappe à la
matière
même de l’écrit. L’on achète moins le livre que la posture de l’auteur,
pulsion
entretenue par des médias qui n’aime pas le contrefait, sauf s’il
devient
paroxystique, lui préférant le glamour et le touchant (ah, le
bafouillage
charmant de Modiano
!).
Revenons à notre
Goncouré, paresseux,
médiocre transcripteur, si le fait est avéré. En quoi devrions-nous en
définitive nous offusquer d’une telle pratique puisqu’elle est
entérinée dans
les mœurs de la production dite «
littéraire
», et dont les
employés,
on l’a vu il y a peu, se permettent de mépriser
La
Métamorphose de Kafka, par exemple
(1), le jugeant «
malaisant
» ?
Citons Stevenson
(2) :
| « Cette
insistance sur les aspects ternes de la vie et la mesquinerie de
l’homme est
dans le fond une bruyante déclaration d’incompétence. Peindre un homme
sans
aucune espèce de poésie (...) révèle plutôt les insuffisances
de
l’auteur. »
Car,
dit-il, « les
causes de la joie d’un homme sont souvent difficiles à cerner. Elles
ont si peu
de rapport avec l’extérieur (tel que l’observateur l’inscrit dans son
carnet)
qu’elles n’y touchent peut-être même pas — et la véritable
existence de
l’homme, pour laquelle il consent à vivre, serait uniquement réservée
au
domaine de l’imagination. Il est possible que l’homme d’Église, à ses
moments
perdus, gagne des batailles, que le fermier pilote des navires, que le
banquier
triomphe dans les arts (...). Dans pareil cas, la poésie court,
souterraine, et l’observateur (pauvre âme, avec ses documents !) est
toujours au
mauvais endroit. Car prétendre “observer” l’homme, c’est aller
au-devant de
bien des déconvenues. Nous voyons le tronc d’où il tire sa subsistance,
mais
lui-même est bien au-delà, déployé dans le dôme du feuillage, traversé
par les
murmures du vent, peuplé de nids de rossignols. Et le véritable
réalisme est
celui des poètes, qui grimpent après lui comme un écureuil et ainsi
entrevoient
un coin du ciel pour lequel il vit. Oui, le véritable réalisme,
toujours et
partout, est celui des poètes : découvrir où réside la joie, et
lui donner
une voix bien au-delà du chant. Car manquer la joie, c’est tout
manquer. Dans
la joie des acteurs réside le sens de toute action. D’où l’irréalité
obsédante
et vraiment spectrale des ouvrages “réalistes”. (...) Car
aucun homme ne
vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides, mais dans
la
chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, aux fenêtres peintes et
aux murs
historiés. » |
Mais qui
se soucie encore de Stevenson ?
Et qui se préoccupe de littérature ?
(1) Émission La Grande Librairie, mai 2023
— Lien
(2) Extraits de :
Essais sur l’art de la fiction, cités sur le site Périphéries— Lien