| Une
question hante actuellement les animateurs de radio ou
de télévision, insinuant que la création agirait comme une thérapie.
Cette
interrogation démontre à quel point nous avons raison de traiter ces
interviewers « d’animateurs » et non de journalistes.
Ceux-là sont curieux et opèrent sur diverses sources, or en mettant en
avant,
presque à chaque occasion, l’idée d’un exorcisme dans le travail de
création,
on devine implicitement que cela concerne cette espèce de littérature
qui ne se
révèle pas autre chose que l’adaptation « littéraire » d’articles pour
magazine féminins (pêle-mêle : le deuil, l’anorexie, l’inceste,
etc.) Le
fait de savoir que cette littérature existe ne nous dérange pas
particulièrement, la grosse artillerie éditoriale en fait son beurre,
tant
mieux, tant pis, on s’en moque. Au sujet de l’exorcisme ou de la
thérapie par l’écriture,
on connaît l’influence de psychiatres paresseux sur une bourgeoisie qui
s’emmerde :
« Écrivez ce qui
vous hante » supplée
à une imagination quelque peu défaillante… Il arrive que certains de
ces « auteurs »
gaffent et avouent ce qui a provoqué ce prurit d’écriture. Comme
lesdits
animateurs ont l’air de fréquenter les mêmes psys, nous nous retrouvons
devant
la piètre alternative, en allumant le poste, du choix de notre
poison :
veuvage, anorexie, inceste, le tout sur fond historique, si possible.
Quant à
nous, derrière ce clavier, à la question d’un exorcisme pour ce qui
concerne
notre production, nous n’aurions qu’une seule réponse :
« Qu’est-ce que ça peut
vous foutre ? » Autant le dire ici. |
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samedi 7 février 2026
Qu'est-ce que ça peut vous foutre ?
samedi 15 février 2025
Une déclaration d'incompétence
On ne se doutait pas il y a quelques
jours que notre
transcription d’un extrait de propos de Jean-Patrick Manchette
trouverait un
écho, en quelque sorte, dans l’actualité « littéraire ».
Récapitulons pour l’éventuel
tardif qui lira ce billet dans quelque temps, ou bien qui débarquerait
de
Sirius : le prix Goncourt de l’année est accusé de s’être inspiré
d’un peu
trop près de la vie d’une femme algérienne, au point que le travail
d’écriture
ressemblerait en certains points à de la transcription pure et simple et
non une œuvre
d’imagination. Qui cela peut-il étonner à l’heure actuelle dans un
milieu
critique prompt à considérer ce genre de pratique comme normale, pourvu
qu’elle
ne se montrât point trop ou alors qu’elle fit preuve d’un peu
d’industrie ?
Ainsi, deux jours avant
d’écrire ce billet, on entendit sur France Culture (appellation de plus
en plus
oxymorique) une critique déclarer qu’un ouvrage documentaire (traitant
là de la
pédophilie) appartenait au genre du roman en raison du style employé
par l’auteur.
Nous voici donc dans la « représentation
plaisante »
et les « lamentations
réformistes »
évoquées par Manchette.
Le souci avec cet auteur Goncouré
réside plus dans la paresse dans son travestissement que dans le fait
que son
travail ait peu à voir avec l’imagination et le talent narratif.
Certains
autres « auteurs » échappent,
on se
demande pourquoi, à ce genre d’accusation : tel qui dépeint son
dégoût des
classes populaires dont il est issu rencontre une certaine grâce, sans
doute
parce qu’il illustre à son tour la fameuse lamentation réformiste citée
plus
haut et peut-être également parce que la représentation échappe à la
matière
même de l’écrit. L’on achète moins le livre que la posture de l’auteur,
pulsion
entretenue par des médias qui n’aime pas le contrefait, sauf s’il
devient
paroxystique, lui préférant le glamour et le touchant (ah, le
bafouillage
charmant de Modiano !).
Revenons à notre Goncouré, paresseux,
médiocre transcripteur, si le fait est avéré. En quoi devrions-nous en
définitive nous offusquer d’une telle pratique puisqu’elle est
entérinée dans
les mœurs de la production dite « littéraire », et dont les
employés,
on l’a vu il y a peu, se permettent de mépriser La
Métamorphose de Kafka, par exemple(1), le jugeant « malaisant » ?
Citons Stevenson(2) :
Citons Stevenson(2) :
| « Cette insistance sur les aspects ternes de la vie et la mesquinerie de l’homme est dans le fond une bruyante déclaration d’incompétence. Peindre un homme sans aucune espèce de poésie (...) révèle plutôt les insuffisances de l’auteur. » Car, dit-il, « les causes de la joie d’un homme sont souvent difficiles à cerner. Elles ont si peu de rapport avec l’extérieur (tel que l’observateur l’inscrit dans son carnet) qu’elles n’y touchent peut-être même pas — et la véritable existence de l’homme, pour laquelle il consent à vivre, serait uniquement réservée au domaine de l’imagination. Il est possible que l’homme d’Église, à ses moments perdus, gagne des batailles, que le fermier pilote des navires, que le banquier triomphe dans les arts (...). Dans pareil cas, la poésie court, souterraine, et l’observateur (pauvre âme, avec ses documents !) est toujours au mauvais endroit. Car prétendre “observer” l’homme, c’est aller au-devant de bien des déconvenues. Nous voyons le tronc d’où il tire sa subsistance, mais lui-même est bien au-delà, déployé dans le dôme du feuillage, traversé par les murmures du vent, peuplé de nids de rossignols. Et le véritable réalisme est celui des poètes, qui grimpent après lui comme un écureuil et ainsi entrevoient un coin du ciel pour lequel il vit. Oui, le véritable réalisme, toujours et partout, est celui des poètes : découvrir où réside la joie, et lui donner une voix bien au-delà du chant. Car manquer la joie, c’est tout manquer. Dans la joie des acteurs réside le sens de toute action. D’où l’irréalité obsédante et vraiment spectrale des ouvrages “réalistes”. (...) Car aucun homme ne vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides, mais dans la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, aux fenêtres peintes et aux murs historiés. » |
Mais qui
se soucie encore de Stevenson ?
Et qui se préoccupe de littérature ?
(1) Émission La Grande Librairie, mai 2023 — Lien
(2) Extraits de : Essais sur l’art de la fiction, cités sur le site Périphéries— Lien
mardi 5 décembre 2023
Libre à la plèbe littéraire, adoratrice du banal déjà vu, de nazilloter à loisir son grossier ronron
| « En
une mer, tendrement folle, alliciante et berceuse combien ! de menues
exquisités s’irradie
et s’irise la fantaisie du présent Aède. Libre à la plèbe littéraire,
adoratrice du banal déjà vu, de nazilloter à loisir son grossier
ronron.
Ceux-là en effet qui somnolent en l’idéal béat d’autrefois, à tout
jamais
exilés des multicolores nuances du rêve auroral, il les faut déplorer
et
abandonner à leur ânerie séculaire, non sans quelque haussement
d’épaules et
mépris. Mais l’Initié épris de la bonne chanson bleue et grise, d’un
gris si
bleu et d’un bleu si gris, si vaguement obscure et pourtant si claire,
le
melliflu décadent dont l’intime perversité, comme une vierge enfouie
emmi la
boue, confine au miracle, celui-là saura bien, — on
suppose, — où
rafraîchir l’or immaculé de ses Dolences. Qu’il vienne et regarde.
C’est avec,
sur un rien de lait, un peu, oh !
très peu de rose, la verte à peine phosphorescence des nuits opalines,
c’est
les limbes de la conceptualité, l’âme sans gouvernail vaguant, sous
l’éther astral,
en des terres de rêve, et puis, ainsi qu’une barque trouée,
délicieusement
fluant toute, dégoulinant, faisant ploc ploc, vidée goutte par goutte
au
gouffre innommé ;
c’est
la très douce et très chère musique des cœurs à demi décomposés,
l’agonie de la
lune, le divin, l’exquis émiettement des soleils perdus. Oh ! combien
suave et câlin,
ce : bonsoir, m’en vais, l’ultime farewel de tout l’être en
déliquescence,
fondu, subtilisé, vaporisé en la caresse infinie des choses ! Combien
épuisé cet
Angelus de Minuit aux désolées tintinnabulances, combien adorable cette
mort de
tout !
Et maintenant, angoissé lecteur, voici s’ouvrir la maison de miséricorde, le refuge dernier, la basilique parfumée d’ylang-ylang et d’opoponax, le mauvais lieu saturé d’encens. Avance, frère ; fais tes dévotions. » |
Les Déliquescences, poèmes décadents d’Adoré Floupette, 1885
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