mercredi 12 juin 2024

Tout compte fait...

Je déteste Céline et je n'ai pas ses livres dans ma bibliothèque. Je possède des livres d'autres auteurs qui se sont révélés antisémites ou racistes et je me sens assez adulte et au courant pour savoir que je ne serai pas influencé par les conneries qu'ils professent. Ce n'est pas parce que je suis confronté à une chose, que je lis un livre, que je passe sous une statue, que je regarde un film, que je vais automatiquement adhérer à ses idées. Je décide tantôt de m'y confronter, tantôt de m'en foutre ou de ne pas les accueillir chez moi. Je ne suis pas un enfant et j'ai cessé d'être influençable (si tant est que lire un livre puisse effectuer ce miracle sur mon pauvre intellect) par ce qu'on me met sous les yeux. Tintin m'emmerde puissance 10 et je le trouve raciste. Ce n'est pas pour autant que je vais demander son interdiction, je me contente de ne pas abonder et d'afficher mon indifférence et de signaler que « cela m'emmerde et que je trouve ça raciste ». Généralement je passe au large parce que les tintinophiles m'ennuient tout autant. Il ne me viendrait pas à l'idée de le brûler en place publique. J'ai regardé Naissance d'une Nation et Autant en emporte le vent, je ne me suis pas coiffé d'une cagoule, je n'incendie pas des croix parce que je suis tombé un jour sur ces productions. Je ne les reverrai pas, parce que le propos est en dehors de mon éthique personnelle. Je ne fais pas de réclame pour des choses qui sont en opposition avec ce que je suis, même si je m'y confronte à l'occasion. Croire qu'une œuvre de l'esprit, une quelconque représentation risque d'influencer les individus, c'est adopter un point de vue infantilisant, c'est décider au nom des autres ce qu'ils doivent regarder parce que nous serions incapables d'une conduite ou d'une réflexion morale face à une production en contravention avec nous-mêmes. Qui sont-ils pour décider cela ? Qui peut décider à ma place ce que je peux voir ou lire ? Qui peut se réclamer d'une telle hauteur, au point de régenter mon rapport avec le monde, parfois dans ce qu'il a de pire ? Je ne vois qu'une possibilité valide : nous-mêmes, pour nous-mêmes. Et personne d'autre...
Ce texte, écrit ailleurs il y a quatre ans, semble bien naïf, soudainement, car il présumait de l’intelligence de nos contemporains. À l’heure de la sottise en voie de généralisation, le Tenancier se demande s’il réécrirait cela à l’identique.

mardi 11 juin 2024

Note à benêt

On savait que le libéralisme ouvrait volontiers les portes au fascisme, on ne pensait pas que cela se passerait si vite, « au débotté », en quelque sorte. Le Tenancier a tenu a marquer le coup (encore un mot malheureux) par un écran noir. Il va reprendre ses activités habituelles pour quelques temps. Ensuite, il avisera.

vendredi 7 juin 2024

Une historiette de Béatrice

(Suite de la précédente historiette) :
Elle a décidé d'explorer le rayon histoire, déçue que je n'aie rien sur Alexis de Rosenberg, ce « grand collectionniste ayant écrit des chefs-d’œuvre ». Elle explore. Et me demande, chaque fois qu'elle sort des rayonnages un livre, si je l'ai lu. Au bout du dixième je tente de lui expliquer que je n'ai pas lu tous les ouvrages de la boutique, en y mettant les formes.
« Oh mais que vous êtes désagréable, j'ai vraiment du mal avec les personnes impolies, j'ai longtemps vécu en Angleterre, les gens sont tellement polis là-bas et ici j'ai tellement de mal. »
Et c'est là que l'autre client présent m'a fait un clin d' œil et un grand sourire. Heureusement.

mercredi 5 juin 2024

Vues des rives


Neuf ans après avoir rassemblé les nouvelles du Fleuve dans un recueil homonyme (Le Visage Vert, 2015), cinq années écoulées depuis le roman se rattachant à ce cycle (Le Fort, L’Arbre vengeur, 2019), l’on éprouve une certaine joie à vous présenter le petit dernier de chez Letort, Vues des rives, recueil de vingt-deux nouvelles qui complète cet univers. Certains textes consistent en des reprises de publications en revues — L’ampoule, Le Novelliste et Le Visage Vert —, d’autres sont inédits. On y trouve également, outre la superbe illustration de couverture de Marc Brunier-Mestas, huit dessins de Céline Brun-Picard et un d’Élisabeth Haakman.
Mais, au-delà de l’énumération des nombreuses (on s’en doute) qualités de l’ouvrage, il devient nécessaire d’insister sur la préface de Mikaël Lugan dont on souhaite à tout auteur d’hériter d’un travail similaire ! La première lecture de Mikaël s’est révélée très émouvante, en découvrant sa perspicacité et sa compréhension intime de tout le cycle du Fleuve. Au fond, on se demande si l’on a mérité une telle attention. Quoi qu’il en soit, le livre est publié et il marque un jalon important pour la continuité du cycle, non parce qu’il y recèlerait un texte exceptionnel ou « explicatif », mais parce que l’ensemble étoffe un univers encore à la veille de s’enrichir. Du moins, en souhaitant qu’une espérance de vie clémente le permette.

Yves Letort : Vues des rives – Le Visage Vert, 2024

lundi 3 juin 2024

Sobre et élégant

Avec l’âge, votre Tenancier prend garde aux machins trop gras et ce n’est qu’au hasard d’une promenade sur les réseaux sociaux qu’il a remarqué le logo de cette charcuterie qui semble retenir l’intérêt des amateurs. Très bel effet, sobre et très élégant travail avec une police Elzévir, je crois… Hélas, je n’ai pas trouvé le créateur de ceci. Si vous avez des lueurs de votre côté…

Logo Maison Verot

samedi 1 juin 2024

Bibliographie commentées des Minilivres aux éditions Deleatur — 36


Jacques Abeille

Le peintre défait
par son modèle

Angers — Éditions Deleatur, 1999
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en novembre 1999 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques amateurs



Le Tenancier : Je connais peu d’écrivains capables d’une tension dans le style, telle que la pratiquait Jacques Abeille. L’évocation d’un peintre dans son atelier et de l’inévitable intermède érotique s’écarte de toute banalité, en peu de mots. Il faut rappeler que Jacques Abeille n’était pas tout à fait étranger avec l’univers pictural.
 
Pierre Laurendeau : Lorsque j’ai lancé la collection des Minilivres, Jacques Abeille n’était pas plus enthousiaste que cela (contrairement à la Nouvelle Postale, à laquelle il avait adhéré tout de suite, avec Le Voyageur attardé). La parution de La Lettre de Terrèbre (numéro 15), puis la reprise d’Un cas de lucidité (numéro 23) a créé une sorte de rendez-vous régulier, avec des propositions toujours calibrées pour la collection.
La relation du peintre et du modèle (qui horrifierait aujourd’hui les tenantes d’un féminisme antisexuel) est très présente dans l’œuvre de Jacques – surtout chez Léo Barthe, son double pornographe (notamment le dernier ouvrage paru à la Musardine, Princesse Johanna).
Jacques Abeille, qui enseignait les arts plastiques dans un lycée bordelais, a toujours dessiné et peint. Les enveloppes de ses courriers, en papier bulle marron, étaient souvent agrémentées de petits tableaux semi-abstraits. Il serait amusant de les exposer, car je pense ne pas avoir été le seul destinataire de ces œuvres éphémères. Entre les cours, il ramassait les « épaves » de ses élèves et se laissait aller à des rêveries graphiques en utilisant les accidents des ébauches ou des découpes du papier.
 
Pour revenir au Peintre défait par son modèle, citons l’incipit : « Dans le tableau que nous avons inspiré au peintre les personnages ne nous ressemblent pas trait pour trait. Toutefois, dans l’image on retrouve la lumière de notre histoire. En ce temps-là, je voulais être un peintre et vous étiez mon modèle préféré. Vous étiez très jeune et, d’apparence, très sage. Je vous revois dans cette robe ample qui ne laissait soupçonner qu’à peine votre corps. »
Que dire de plus ?

mardi 28 mai 2024

Une historiette de Béatrice

Elle entre, sans répondre à mon « bonjour ! » et se plante devant le bureau en regardant partout. Je me dirige vers elle en lui souriant, et elle me parle :
— Pourquoi vous me regardez comme ça ?
— Pardon ?
— Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?
— Je viens simplement vers vous au cas où vous auriez une demande particulière, madame. (Reste calme, respire)
— Dans ce cas, vous me dites « puis-je vous renseigner ? » et vous ne me regardez pas comme ça !
Et là, je me souviens d'elle et de sa dernière visite. Ca va donner.

samedi 25 mai 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 35

René Troin

12
aventures
de Câline
et de ses amis

Angers — Éditions Deleatur, 1999
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en mai 1999 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques obsessionnels du rabat



Le Tenancier : Comme dans tout texte érotique qui se respecte, y résident des aspects cachés et il existe quelques manières de déflorer un texte en déflorant un livre. Il faudrait expliquer le style curieux de René Troin dans cette suite de saynètes, en relevant des constantes dans la politique éditoriale deleaturienne : l’énumération, que ce soit sous forme de dictionnaire ou bien dans la formation de chapitres qui deviennent autant de « particules narratives »…
 
Pierre Laurendeau : O Tenancier, merci d’éclairer ma lanterne ! C’est vrai, l’énumération agit comme un vecteur stimulant dans certaines productions deleaturiennes… De là à y flairer quelque influence de l’Oulipo…
René Troin, dont le lecteur attentif et la lectrice avisée à pu découvrir le goût des contraintes dans Vingt Palindromes (Minilivre n° 33), a prolongé par ces 12 Aventures son vagabondage lettré, que l’on retrouvera dans ses romans (voir notice 33).
Ces 12 Aventures ne sont apparemment que 11 ; pour lire la douzième, il faut la « construire » dans l’esprit de l’Hypnerotomachia Poliphili (le Songe de Poliphile)*… Mais que l’on se rassure, l’éditeur a caché quelque part la douzième aventure.
L’érotisme n’a jamais été un carburant pour René, qui se livre ici au petit jeu du désir distancié. On est loin des cochonneries assumées d’un Pierre Charmoz ou d’un Hurl Barbe !
 
* On découvre qui est l’auteur de cet étrange ouvrage de la Renaissance en assemblant certaines lettres : Poliam frater Franciscus Columna peramavit (« Frère Francesco Colonna a aimé Polia intensément »).

jeudi 23 mai 2024

Trouvé dans un livre de bibliothèque

Voici une série de pages signalée par ArD : la bibliothèque publique d'Oakland aux États-Unis a répertorié tous les petits papiers — mais aussi, par exemple, une chaussette — délaissés par les lecteur en guise de signet. On aimerait que l'initiative soit reprise en France de la même manière... à moins que cela soit déjà fait.


Ça se passe ici.

mardi 21 mai 2024

Pour saluer une disparition

« […] Votre cas, j’en conviens, est un peu différent. Vous avez une réputation d’intégrité que je n’ai pas l’intention ni surtout les moyens de mettre en doute. Je dirai toutefois que cette intégrité est sans mérite puisque, contrairement aux nantis du milieu, vous n’êtes pas en mesure de la monnayer, sauf à accepter carrément des dessous de table. Si, comme la plupart, vous aviez périodiquement des textes merdeux à négocier, vous seriez probablement moins chatouilleux sur l’éthique, quelques indices le laissent à penser. Vous n’avez donc pas à faire de nécessité vertu. En réalité, vous êtes le plus malin de tous. Alors que les autres se croient encore tenus de justifier leur course au fric et aux honneurs par un ou deux volumes annuels, vous avez quant à vous bâti votre ascension en tirant habilement conséquence de votre nullité d’écrivain. Il faut dire qu’au terme de deux livres poussifs vous étiez déjà sur le flanc. À l’agonie, vous nous avez encore donné deux préfaces laborieuses, une sur le football, l’autre sur la vigne. Et puis terminé. Entretemps vous aviez compris l’essentiel, à savoir que pour réussir dans ce petit monde des lettres point n’est besoin d’écrire, puisque aussi bien les autres ne le font plus que par alibi. Votre coup de génie, c’est de les avoir résolument doublés sur leur propre terrain, en vous délestant de leurs prétextes puérils. Ne serait-ce que pour votre audace à afficher sans complexe votre néant créatif chaque semaine devant la France entière, je vous félicite. À travers vous, la France poujadiste est enfin parvenue à baiser la France universitaire. C’est un spectacle bien comique que de voir tous ces tartufes titrés et costumés venir régulièrement vous cirer les chaussures et s’extasier sur vos talents involontaires de clown médiatique, lorsqu’ils ne révèrent en vous que votre réussite matérielle et le bénéfice qu’ils peuvent accessoirement en tirer. En d’autres temps, ils n’auraient jamais eu assez de toute leur morgue pour vous mépriser. Du reste, qu’on vous savonne un rien la planche et vous verrez s’ils sont les derniers à vous tirer par les pieds. Le meilleur illusionniste ne saurait renouveler son numéro à l’infini. Pour qu’un mirage persiste, il faut le remplacer périodiquement.
Ce n’est pas un hasard si votre trajectoire personnelle passe par les droites (rassurez-vous, je n’ai pas plus de goût pour l’arrivisme de gauche). Votre itinéraire est à cet égard typique. Sans votre emploi d’alors au Figaro, vous n’auriez jamais obtenu une émission à la télévision. Polac, votre prédécesseur, venait d’être remercié pour n’avoir pas censuré deux phrases excessives sur les pharmaciens. Un remplaçant plus docile s’imposait. Non pas à la botte mais dont le profil correspondrait mieux aux objectifs informulés mais réels du pouvoir en place. Poirot-Delpech, dit-on, était sur les rangs, mais son image de gauche — il s’agit bien d’image, car pour le reste… — épouvantait ces messieurs-dames. Par ailleurs, une personnalité trop marquée à droite ne ferait pas meilleur effet, après tout nous n’étions pas si loin de mai 68. Il convenait de donner autant que possible un visage libéral à cette reprise en main. Un eunuque littéraire d’apparence apolitique ferait parfaitement l’affaire. L’avenir l’a amplement démontré, vous aviez le profil idéal de ce portrait-robot. Vos antécédents, il est vrai, plaidaient en votre faveur puisque, de l’épicerie familiale, et sans rien concéder de l’esprit petit commerçant, vous aviez réussi à vous hisser au rôle de grouillot du Figaro littéraire. Calé dans cet emploi depuis quinze ans, vous y remplissiez à peu près la fonction de Carmen Tessier, feu la commère de France-Soir. Votre mission était toutefois plus culturelle puisque consistant, pour l’essentiel, à conférer de la résonnance aux petits pets de la vie littéraire et mondaine. Sans l’aubaine de votre nomination à la télévision, vous en seriez probablement toujours à vous épanouir dans cet emploi prestigieux. Quoi qu’il en soit, on voit que vos maîtres n’avaient pas à redouter trop de subversion de votre part. Un Pivot à la télévision, c’était la garantie de dormir en paix pour longtemps. Ce n’est pas encore cette fois que la littérature changerait la vie.
L’émission précédente s’intitulait Post-Scriptum, la vôtre fut allégrement baptisée Ouvrez les guillemets. Je vous imagine cherchant péniblement un équivalent dans la colonne voisine du dictionnaire analogique. L’année suivante, remontant nettement plus haut, vous inventiez Apostrophes. »

Raymond Cousse : Apostrophe à Pivot (1983)

samedi 18 mai 2024

Courrier des lecteurs

Voici que le blogue s’adonne aux délices du courrier des lecteurs ! Dans le dernier billet qui concernait les Minilivres des éditions Deleatur, Paul se fendait d’un commentaire :
« Suis-je le seul parmi les familiers de ce blog à confondre Pierre Laurendeau et Pierre Vandrepote ? Connaissant mal l’œuvre de l’un et de l’autre bien que possédant depuis longtemps des livres de l’autre et de l’un, je suis systématiquement amené à les confondre quand leur nom apparaît dans mes lectures ou est cité dans une conversation. Suis-je le seul ? Si non, quelles pourraient en être les raisons, à part (trop facile) le prénom en commun ?
Paul »

Nous avons transmis à l’intéressé…

Cher Tenancier,

Merci de m'avoir transmis le message de "Paul"...

Je préfère être confondu avec Pierre Vandrepote qu'avec pierre de taille (bof).
Je ne suis ni l'un ni l'autre... J'ai souvenir d'avoir passé une soirée chez Vandrepote lorsqu'il habitait en Vendée (de mémoire, c'était en 1974). Nous avions discuté de poésie, bien sûr, de surréalisme évidemment... Il m'avait fait découvrir les plaquettes du Dé bleu, qui démarrait tout juste: imprimées au Stencil, une technique qu'ont bien connue les agitateurs post-soixante-huitards, et qui (souvent par les mêmes) servait également à publier de petites plaquettes - nouvelles et poésie. J'ai entretenu ensuite une longue amitié avec Louis Dubost, le big boss du Dé bleu, reconverti en jardinier depuis sa retraite.
J'ai revu ensuite Pierre et son épouse à Paris, je dirais en 1981 ou 1982 - j'ai souvenir leur avoir donné un exemplaire de Cime et Châtiment, mon premier Brigandine.
Autre souvenir: une biographie de Stirner aux éditions du Rocher, qu'il m'avait adressée, je crois - et dont je garde un bon souvenir.

On me confond également avec deux Pierre Laurendeau québécois: l'un chanteur genre Charles Trénet; l'autre spécialisé dans les ouvrages d'éducation - l'un et l'autre plus connus que moi. Une anecdote: en tant qu'adhérent à la Sofia (ouh ouh! vont faire les libraires qui ne vendent jamais mes livres), je perçois de généreuses royalties chaque année. Il y a trois ans, j'ai ainsi reçu 12,85 €, dont 8,43 € dus à mon homonyme pédagogue québécois. D'une honnêteté sans faille, je signalai l'amalgame à la Sofia, qui me remercia et me prévint que le trop-perçu serait régularisé sur les années à venir. Depuis, je n'ai rien touché: j'en déduis que le trop-perçu court toujours. J'avais signalé à mon homonyme québécois cette erreur de destination et lui avait suggéré, comme il arrive fréquemment que nos bibliographies s'emmêlent (il y a même une photo de lui qui illustre ma notice Wikipedia - et je ne sais pas comment l'enlever) que nous écrivions un texte en commun - je n'ai jamais reçu de réponse, ni en remerciement de mon honnêteté (comme quoi, ça ne paie pas!), ni pour ma proposition.
Signalons que Pierre Laurendeau (le seul, le vrai) sévit également sous de nombreux pseudonymes, dont le plus actif semble être Pierre Charmoz, le montagnard.

Voilà
Eh eh

mercredi 15 mai 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 34


Yann Frioux

La planète
Moise
en 26 lettres

Angers — Éditions Deleatur, 1998
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en mars 1999 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques Damoiselles et Damoiseaux



Le Tenancier : Visitons donc la Planète Moise… je dois avouer que l’ancien abondant lecteur de SF reste sur sa faim. Les définitions reposent principalement sur des astuces de langage qui confinent à la poésie juvénile, mais j’ai la sensation de passer à côté de la saveur de ce mini-dictionnaire illustré. On présume que les illustrations sont de Yann Frioux et s’accordent bien aux définitions. Mais pourquoi ce sentiment de frustration à la lecture, est-ce le manque de place ?
 
Pierre Laurendeau : J’ai rencontré Yann Frioux par l’intermédiaire de Pascal Proust (voir Minilivre 11). Architecte à la retraite, il s’était lancé dans des tissages monumentaux. Une exposition de ses travaux a eu lieu dans le village d’artistes de Rablay-sur-Layon, à peu près au moment de la parution du minilivre.
Yann Frioux habitait une maison qu’il avait construite lui-même, dans un village du val de Loire. Édifice d’architecte visionnaire, sorte de tipi en dur, avec une ouverture ronde – dont j’imagine que l’habitabilité devait être contraignante !
Je l’ai peu connu, suffisamment pour publier trois « planètes » : Moise, Mousse et Plume.
Tu as raison, ô Tenancier, le minilivre (ainsi que les suivants) doit plus à l’invention langagière qu’au déploiement narratif nécessaire à la description d’un monde imaginaire… Mais le projet et l’auteur m’avaient séduit par leur fraîcheur !
.

jeudi 9 mai 2024

Une historiette de Béatrice

Fin de journée, j'étais en train de fermer la porte tout en papotillant avec Corinne lorsque nous avons entendu une voix haut perchée et haut speedée:
— Ah il y a quelqu'un ici ! Tout de même ! Chaque fois que je passe devant cette boutique c'est toujours fermé ! Je passe tous les jours devant et c'est toujours fermé, c'est vrai quoi, ça vous arrive d'être là ?
— Vous voyez, je suis là. Aux heures d' ouverture qui sont affichées ici (en lui montrant, sur la porte) je suis là.
— Et voilà! ça ferme à 18h et vous, vous partez maintenant !
— Il est 18h monsieur.
— 18h passées même, a ajouté mon amie.
Et il est parti. Nous l'avons revu 15 mètres plus loin, nasillant toujours, seul, et seule la fin de sa diatribe était compréhensible :
...  « c'est un métier, artiste »...
Tu l'as dit, mon gars.

lundi 6 mai 2024

Où le Tenancier ne s'assigne pas à résidence

Votre Tenancier rédige des histoires et se prend pour un écrivain. Cela devient normal au bout d’une centaine de nouvelles publiées et encore quelques une en magasin. Le sentiment passe après quelques heures, rassurez-vous. Parfois, votre Tenancier chéri se dit qu’il expérimenterait bien ce que l’on prête aux écrivains, comme les séances de signature, événement encombrant, parce que l’on ne sait trop qu’écrire au-dessus du paraphe. Il s’y est adonné toutefois et en sort avec des sentiments mitigés. Il préférerait boire un verre et converser plutôt que de rédiger une formule sur une page titre ou de garde, c’est selon. Il s’exécute de bonne grâce, malgré tout, lorsque l’occasion se présente. Il lui prend aussi la tentation de solliciter une résidence d’écriture et renâcle au dernier moment. Si la perspective de s’exporter dans l’ex-domicile d’une célébrité (Yourcenar, Gracq, etc.) pour travailler peut ravir, l’acte comporte quelques contreparties. Outre le fait d’exhiber une bibliographie en bonne et due forme pour être avalisé, l’impétrant se voit obliger de consacrer un tiers de son temps en résidence — la règle se généralise — à causer sur des sujets imposés, ou choisis, mais qui correspondent aux mêmes critères qui ont déterminé la sélection de l’auteur, la géographie, le style, le genre, le lieu de résidence et peut-être un jour le panégyrique d’un président de région ou autre grosse légume, au train où vont les choses.
Votre Tenancier se montre volontiers logorrhéique à ses moments et il se débrouille parfois assez bien à l’oral. Pour autant, partant pour s’isoler dans un labeur de création, selon un naïf espoir, doit-il se forcer à prodiguer une « conférence » en médiathèque, dans une école ou ailleurs sur son travail d’écriture ou autre sujet pour lequel votre serviteur ne se déplacerait pas ? Votre Tenancier a écrit une cinquantaine de nouvelles et un roman autour du Fleuve. Croit-on que l’auteur se trouve à même de gloser sur ce qu’il a pondu ?
Comment peut-on penser que le travail d’écriture rend disert sur divers sujets ? Et même, ces sujets, s’il y tient, ne désire-t-il pas les garder au secret avant une restitution au bout de son clavier ? Quel foutu masochiste irait donc se gaufrer un tel pensum, à écouter ou à déclamer en public, dites-moi ? Et qui les animerait, alors ? Le soupçon se confirme, ce donnant-donnant (« En échange je te fournis la baraque et un pécule de smicard »), est destiné au corps professoral se piquant de littérature, en congé sabbatique, et qui arrondit les fins de mois en émargeant aux directions culturelles régionales. Enfin, pourquoi un écrivain serait-il approprié pour mener une causerie et pourquoi, tout à coup, serait-il astreint à des actes qui ne concordent pas forcément à ses mœurs : contraintes horaires, socialisation, etc. ? Certes, il existe une catégorie que ces servitudes picrocholines ne dérangent pas étant donné que cela constitue un prolongement de la pratique professionnelle : faire des cours. Le soussigné a terminé sa scolarité en 3e aménagée, s’est emmerdé jusque là sur les bancs de l’école, et en conséquence réprouve la perspective de se plier à ces services que l’on a l’air de trouver normaux par ailleurs. En effet, il semble bien que le travail de l’écrivain se révèle suspect. La nécessité de sa rentabilité passe donc également par des manifestations en marge qui acquièrent valeur de preuve d’une activité artistique : avoir l’air intéressant, même si l’objet de la preuve ne comporte que de lointains rapports avec les obsessions de l’auteur. Pourquoi donc s’étonner du procédé ? L’on gage que ces libéralités financières accordées aux écrivains en échange d’un « service public » sont agréées par du personnel politique qui, par ailleurs, s’y connaît en gage de compétences, n’est-ce pas ? Cela peu avoir été créé à l’instigation de fonctionnaires culturels revenus d’une certaine vision édénique de la littérature… Au fond, le Tenancier se moque assez de ces raisons, il sait que le régime libéral dans lequel il vit et qui régit ce genre d’institution se refuse à « payer des gens à ne rien foutre » — enfin, une certaine catégorie de gens — et que ceux-là doivent démontrer un bon vouloir (pour l’artiste), ou de l’obéissance (pour ces « salauds de chômeurs »). Le Tenancier sait tout cela. Il a néanmoins été tenté de solliciter une résidence, et puis la paresse, et puis se retrouver loin de la femme qu’il aime, et puis… Alors, il a songé à trouver un moyen chic d’exposer son renoncement en jouant au rebelle.
Quelle fatigue !
En fin de compte, la flemme à l’idée de « faire mine » l’a emporté et il vous en fait part. Il continuera de bosser dans son bureau.

vendredi 3 mai 2024

Tous les peuples...

Tous les peuples originaires des îles du nord et des confins de l’Héspérie : les Goths, appelés également Scythes, ou encore les Gètes, nation tumultueuse et composite qui comprend les Sylores, les Adogits, les Créfennes qui consomment la chair blanche des oiseaux, les Theusthes, les Vagoths qui vivent de l’air du temps, les Hallins durs à la tâche, les Suéthans qui se livrent au commerce des peaux saphirines, les Liothides, les Athelnils, inégalés constructeurs de murailles, les Finnaithes, les Fervirs aux doigts percés de clous de cuivre, les Gautigoths, race farouche, les Evagères qui vivent au milieu des marais, les Sucombres, les Othinges, grands pourfendeurs de rochers, les Raumarices, les Rustholes, qui naviguent sur l’eau des rêves, les Raugnariciens, les Finois aux moeurs très pures, les inoviloths, les Suétides qui eurent pour ancêtres les dieux Frigidern et Widicula, les Cogènes, qui se cousent des parures en queues de rats, les Granniens, les Aganzies, les Unisces qui se font dresser les cheveux sur la tête, les Ethelruges qui vénèrent les mouches vrombissantes, les Arochniranes qui, comme leur nom l’indique, élèvent des araignées, les Ulméruges, les Ovimes qui passent pour avoir peuplé les premiers les terres de la Scythie, les Spanes, les Histériens qui s’agitent et prennent toutes choses de haut, les Sères, les Gépides sur lesquels Ablabius a écrit les pires choses avec talent, la tribu acariâtre et populeuse des Whinides, les Sclavins, les Antes qui vivent dans des caves, les Vidioariens, qui ne boivent que de l’eau des sources, les Itemestes, les Agazzires qui piétinent leurs propres moissons, les Auziagres, les Aviri, les Hunnagares, qui font tout à cheval, les Amales aux dents cariées, les Lazes, les Roscolans que gouverna Dicénus le Boroïste, les Tamazites dont hommes et femmes vivent chacun d’un côté et de l’autre de la rivière, les Sarmates qu’aima et combattit le poète Sextus Publius Galba, les Bastarnes, les Marcomans, les Piduzes, chaussés de sandales en peau humaine, rehaussées de pointes, les Guales, les Garpes, les Peucènes qui s’offusquent d’un rien, les Volusques, qui puent de la bouche, les Thrènes, les Astinges, les Hermundures qui se battirent sous les ordres de l’esclave Sitalcus, les Thuides, les Aunxes, qu’on n’attendait plus, les Vasinabronces, les Agathyrses qui servent le dieu Foncle, les Polivés qui se chamarrent le corps de poudre d’améthyste, les Tamurses, lents à la détente, les Exes, les Ivoines avec leurs frères les Pilures, les Mérens, les Mordeusimmes qui chassent l’homme au harpon, les Cares, les Roces, les Tadzans, doués dans la fabrication de chariots bâchés d’écorce, les Athuals, les Navegos dont personne n’a réussi à parler la langue, les Bubegentes, les Coldes que nul ne connaît, les Aliorumes, les Ramaxis, frères en désespoir avec les Tardes, les Alipzures, les Teusquins, les Alcizures qui se prétendent leurs cousins, les Itamares dont l’existence reste incertaine [...]

La suite ici

Alain Nadaud : Petit catalogue des nations barbares (1999)

jeudi 2 mai 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 33


René Troin

Vingt palindromes

Angers — Éditions Deleatur, 1998
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en novembre 1998 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques amateurs



Le Tenancier : On reconnaît chez l’éditeur l’amour du jeu autour des mots. Mais je crois qu’il est important ici de revenir sur René Troin, qui semble avoir occupé une place intéressante dans le réseau des amitiés autour de Deleatur et d’ailleurs.
 
Pierre Laurendeau : Tu as visé juste, comme toujours, ô Tenancier. René Troin fut un « deleaturien » de la première heure. Il semble me souvenir qu’il avait découvert un article sur Alice-Crime* dans une revue improbable du genre Rock Star – où un ami journaliste, Patrick Le Fur, arrivait à placer des piges très nettement hors contexte ! À moins que ce ne soit dans Fascination, dont la rubrique livres faisait la part belle aux productions du Fourneau, Deleatur et consorts (merci Jean-Pierre !).
Toujours est-il que René répondait présent à chaque envoi d’un vient-de-paraître de Deleatur. Je connaissais son appétit pour les plaquettes improbables et les auteurs clandestins, mais j’ignorais qu’il écrivît [pour une fois qu’on peut placer un imparfait du subjonctif à bon escient !] lui-même. Aussi fus-je très étonné de recevoir en 1998 ce recueil de palindromes, écrits tout exprès pour les minilivres – collection que René appréciait particulièrement ! Parmi les vingt, j’aime beaucoup « Ni rupin ni purin » ou « Et navet elle te vante », qui définit très bien les collusions entre Saint-Germain-des-Prés et la presse spécialisée dans les renvois d’ascenseur.
Ce sera le début d’une collaboration soutenue : encore quatre minilivres, les 35, 41, 52 et 55, et trois ouvrages : La Crau, Arizona (Deleatur), magnifique récit d’une jeunesse réinventée dans une petite ville du Var ; Georges écrit (Ginkgo), faux polar à tiroirs ; Chantier Schéhérazade (Sous la Cape), de l’art de raconter des histoires à la manière des Mille et Une Nuits (un récit inoubliable du passage rêvé des Beatles à La Crau). Plus, après sa disparition, un recueil hommage d’articles sur la chanson française, dont René était un fin connaisseur : Teppaz, SLC & Co.
 
Je reviendrai sur son vrai talent de joueur de mots à l’occasion de On se fait à l’idée, et c’est moi qu’on assassine ou de Douze aventures de Câline et ses amis.
Même si j’entretiens des relations amicales avec certains membres ou apparentés de plusieurs OuXpo, j’ai parfois du mal avec les productions à contrainte qui peuvent être laborieuses. De plus, il me semble qu’il y a une sorte d’OPA sur les jeux de langage – peut-être d’ailleurs à leur corps défendant – qui rend difficile de promouvoir, notamment auprès des libraires, des textes construits sur des contraintes narratives non estampillés par l’Ouvroir. Or le champ des possibles est très ouvert et je connais de nombreux écrivains qui s’y livrent avec délices et réussite : si on laisse de côté les précurseurs (Alphonse Allais ou Raymond Roussel), je citerai volontiers Yak Rivais, avec son roman Les Demoiselles d’A. paru chez Belfond en 1979, constitué d’un collage de 750 citations, empruntées à 408 auteurs ! Ou Jean Lahougue, dont Le Domaine d’Ana (Champ Vallon, 1998), construction vertigineuse d’une exploration du langage autant que roman d’aventures à la Jules Verne. Je citerais volontiers Patrick Boman, dont on a évoqué ici A Naïve Romance (numéro 19), ou Jean-Paul Plantive (qu’on découvrira avec Le Mystère de la chaise enfin percé, numéro 48), auteur de brillants distiques holorimes.
 
René Troin a exploré en profondeur les structures narratives, mais plus pour s’en affranchir avec élégance que pour respecter scolairement des codes. Dans Georges écrit, les strates du récit s’enchevêtrent subtilement, sans que le lecteur ait nécessairement conscience de la rigueur de la construction.
 
Voici la notice que j’avais rédigée pour sa fiche « Sous la Cape » : « René Troin (1952-2016), tour à tour instituteur, animateur de radio associative, puis journaliste et écrivain, était un passionné de chanson, notamment celles des sixties. Se définissant comme un “expert sans assurance”, il a écrit sur ce sujet, dans une langue très élégante, de nombreux articles extrêmement documentés, aussi drôles qu’érudits. »
   
* Le premier polar potentiel, paru en 1979 à l’enseigne de Deleatur.

mercredi 1 mai 2024

Fins de siècle


(Cliquez sur l'image pour en savoir plus)

Avec cette parution, le Tenancier se paye un peu de nostalgie, non en raison du sujet traité à quatre reprises dans ce recueil, mais parce que la moitié des nouvelles fut rédigée vingt-cinq ans plus tôt, à l’époque ou la SF le passionnait plus que désormais. En effet, il s’agit de récits que l’anglomanie ayant cours dans ces cénacles qualifierait de « steampunks » et que notre côté emmerdeur dénommerait plutôt des rétrocipations. En tout cas, l’on s’est bien amusé et l’on espère que le lecteur aussi, ce qui compte, n’est-ce pas ?

Yves Letort : Fins de siècle, illustration de Fabrice Le Minier, Flatland éditeur, 2024.

jeudi 25 avril 2024

Une historiette de Béatrice

Il entre.
Les mains dans les poches, auréolé de son (très) entêtant parfum et le chemisier cintré ouvert à la BHL, il mâche son chewing-gum à s'en déboîter les mandibules. Il s'arrête à un mètre de la porte, regarde les rayonnages en faisant pivoter sa tête : malgré son mâchouillage compulsif, il m'évoque immédiatement un coq.
Il fait demi-tour et s'en va.

mardi 23 avril 2024

Nocturne

« C'est l'heure de la fermeture, vous n'êtes pas obligés 
de rentrer chez vous, mais vous ne pouvez pas lire ici."
(Tom Gauld)

mercredi 3 avril 2024

L'escalier


Pour la quatrième fois depuis 2013, votre Tenancier figure au sommaire du Visage Vert. Les autres nouvelles concernaient le Fleuve, son univers de prédilection. Celle-ci fait exception et aborde un autre registre. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, Céline Brun-Picard a illustré cette histoire de concierge un peu spéciale...

mardi 2 avril 2024

lundi 11 mars 2024

Pause

Votre Tenancier chéri est de nouveau accaparé pour par des choses importantes.
D'ailleurs, vous en aurez des nouvelles assez rapidement.
De retour dans quelques jours...

samedi 9 mars 2024

Faune


Faune
de Alice Savoie, une commande publique d'un caractère typographique
(À regarder « plein écran »)


« Le caractère typographique Faune dessiné par Alice Savoie a été lancé en janvier 2018 au ministère de la Culture. Il résulte d’une commande du Centre national des arts plastiques en partenariat avec l’Imprimerie nationale. Un appel à candidature a été publié fin 2017 pour lequel une trentaine de dossiers ont été reçus. Trois ont été sélectionnés afin de proposer un projet de caractère typographique qui s’inspirait des savoir-faire et du patrimoine de l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale. Le projet d’Alice Savoie a été choisi par un jury de professionnels pour la qualité de sa proposition et pour sa cohérence globale. Le design du caractère typographique Faune s’inspire de deux ouvrages majeurs consultés lors de la visite de l’Atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale, de ses riches collections d’ouvrages et de son cabinet des poinçons : l’Histoire naturelle de Buffon et la Description de l'Égypte, commandés par l’Empereur Napoléon 1er. L’attention d’Alice Savoie s’est portée sur les reptiles, les oiseaux et les mammifères, trois classes d’animaux aux morphologies contrastées qui lui ont inspiré les formes typographiques du Faune. Ainsi, la vipère fine et sinueuse a inspiré le dessin d’une version très fine, le bélier trapu a dicté les formes du gras, tandis que l’ibis noir a fait naître le dessin très singulier de l’italique. Ces trois versions de titrage ont ensuite, grâce aux outils numériques été complétées par trois versions intermédiaires adaptées à la composition de textes. En résulte une famille de caractère hybride, inventive et singulière qui s’inscrit dans les usages les plus contemporains. Pour compléter ce projet résolument inspiré du règne animal et lui donner une dimension ludique l’illustratrice Marine Rivoal a dessiné avec la technique de la calligraphie, un bestiaire contemporain. Le caractère Faune, accompagné de toutes ses études préparatoires, croquis, dessins, maquettes et fichiers numériques a rejoint la collection du Cnap. Cet ensemble passionnant décrit pas à pas le processus qui a été celui d’Alice Savoie pour imaginer cette famille typographique. »
En téléchargement sur :
https://www.cnap.fr/sites/faune/
(Notice sur la chaîne Youtube)

jeudi 7 mars 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 32


Philippe Curval

La vie est courte,
la nature hostile,
et l'homme ridicule

Angers — Éditions Deleatur, 1998
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 32 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en octobre 1998 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques baigneurs prudents



Le Tenancier : Nous avons en commun d’avoir publié Philippe Curval, ce qui n’étonne guère lorsque l’on considère son affection pour les petites publications (Il a même produit de ses propres nouvelles et sa bibliographie en plaquettes, j’en possède quelque part).
On oublie aussi volontiers qu’il s’adonnait au collage comme ici. On en retrouve dans les anciens numéros de Fiction et, bien sûr, sur la couverture du Petit Silence illustré.
Enfin, ce récit d’un homme sur une plage rappelle à quel point l’écrivain était doté d’humour et que son nom ne doit pas forcément être accolé à l’univers de la SF, même s’il en a été un acteur important.
Il me semble bien que c’est l’unique ouvrage avec une pagination doublée — 32 pages.
Au fait, comment est-il arrivé dans cette collection ?
 
Pierre Laurendeau : O Tenancier, tu évoques avec justesse un des grands écrivains français, récemment disparu…
J’ai fait la connaissance de Philippe Curval lorsque j’étais correcteur à l’agence de com’ d’EDF – Sodel Conseil –, qui regroupait les activités de com’ interne et la revue diffusée à tous les agents, La Vie électrique. Philippe y exerçait, sous son vrai nom, son métier de journaliste.
C’était en 1981-1982 et il avait entendu parler de Deleatur par Jacques Veuillet (voir Minilivres 7 et 21), qui était un de ses amis. Il était particulièrement enthousiasmé par la Nouvelle postale, la collection « d’entrée » de Deleatur qui a précédé les minilivres (de 1980 à 1987). Il me promettait sans cesse un texte, qui n’est jamais venu.
Après mon repli vers Angers à l’automne 1982, j’ai gardé contact avec lui. J’ai eu l’occasion de le faire intervenir deux fois dans le cadre de nos activités professionnelles du Polygraphe :
-      En octobre 1991, à l’occasion d’une performance que j’avais organisée pour la librairie Richer (le plus important libraire de la ville) : il s’agissait, dans la même journée, d’écrire un texte, de le mettre en pages et de le proposer aux clients de la librairie. Philippe avait accepté avec plaisir de relever le défi – cela a donné lieu à une jolie plaquette de 24 pages, Le Chant du Rossignol, sur vergé Conquéror 100 g, avec couverture Canson et son étiquette rapportée ; reliure au fil. Très chic. Il était venu à Angers avec sa femme, Anne Tronche, critique d’art réputée, qui nous avait dit son admiration pour Pierre Bettencourt.
-      Quelques années plus tard, pour la carte de vœux d’une entreprise autoroutière pour laquelle nous effectuions des travaux sporadiques (pas de réfection de bitume !). De mémoire (car je n’ai pas gardé ladite carte), il avait écrit un joli conte de Noël.
 
Finalement, Curval m’adressa en 1998 La vie est courte, la nature hostile et l’homme ridicule, qu’il avait autoédité un an plus tôt dans la Collection particulière – éditions du Pigeonnier. L’ouvrage, orné d’une « gravure originale sur ordinateur de l’auteur », était tiré à 10 exemplaires. Je possède le numéro 4. Je fus tout de suite emballé par ce conte philosophique risible, teinté de désespoir. J’avais tout de même un problème de taille : le texte débordait largement les capacités d’accueil du format standard : 16 pages A7. D’où la nécessité d’un volume double – cas effectivement unique dans la collection…
Philippe Curval m’adressa un deuxième texte, paru initialement dans la même « Collection particulière », La Moustache anglaise ; on en reparlera à l’occasion du numéro 54.
La dernière fois où j’ai croisé Curval, c’était aux Utopiales de Nantes, il y a une dizaine d’années. Il se promenait dans les coursives de ce grand paquebot de la SF comme l’habitant d’une planète extrasolaire débarqué là par une erreur d’aiguillage. Nous avions pris un verre ensemble au Bar de Madame Spock, tels deux cosmonautes à la dérive.
Pour l’anecdote, Philippe m’avait confié qu’il avait emprunté son pseudonyme à un des pires sacripants des Cent Vingt Journées de Sodome de Sade, le président de Curval. [Ce que le Tenancier savait également... NDLR]

mardi 5 mars 2024

Quelques domiciles de Jules Verne à Paris

24, rue de l’Ancienne-Comédie
11, boulevard Bonne-Nouvelle (n°11  — De la fin du XVIIIe siècle ; hautes fenêtres en arcade à fronton sculpté, mansardes — Hillairet )


18, boulevard Poissonnière, en 1875 (Hillairet indique 1857)
34, faubourg Montmartre (un peu avant 1860)
45, boulevard Magenta
18, passage Saulnier
30, rue La Fontaine à Auteuil, en 1863
2, rue de Sèvres, en 1868
 
D’après Jules Verne, images d’un mythe, par François Rivière (1978) & Dictionnaire historique des rue de Paris, par Jacques Hillairet (1963)

lundi 4 mars 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 31


Karl Marx

Éloge du Crime

Angers — Éditions Deleatur, 1998
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en octobre 1998 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques délinquants amateurs



Le Tenancier : Un texte liminaire indique que cet éloge a été inséré dans la Théorie de la plus-value, au tome IV du Capital. Le raisonnement se révèle simple : le délinquant produit de la délinquance mais également tout une chaîne de « produits dérivés », comme l’appareil judiciaire, les sentiments moraux exprimés en littérature et au théâtre, etc. On se demande tout à coup si Darien a eu connaissance de ce texte-là en rédigeant Le Voleur
 
Pierre Laurendeau : Oui, Darien aurait pu s’inspirer du texte de Marx, comme Raymond Hesse, l’auteur de Vauriens, Voleurs et Assassins, paru chez Finitude : les truands se mettent en grève, c’est la panique absolue !
J’avais découvert la notule de Marx à la librairie Tschann, bd du Montparnasse (Paris, France), qui achetait de temps à autre des productions Deleatur… La librairie l’avait publiée en 1976, dans une traduction de D. Jon Grossman, au format A6 à l’italienne. Comme la libraire (Mme Tschann ?) aimait bien les minilivres, elle accepta que je reprenne le texte de Marx qui m’enchantait – ce que le traducteur autorisa également.
C’est le best-seller de la collection. J’ai dû en vendre plus de mille, une grande partie chez Tschann. Un jour, Yannick Poirier, qui est toujours à la tête de la librairie, m’appelle et me dit : « Un de nos clients, avocat, prépare sa candidature comme bâtonnier de Paris ; il est en train de constituer ses dossiers et il souhaite y intégrer le minilivre de Marx… Est-ce que c’est possible pour toi ? » « Euh… ça dépend… Combien d’exemplaires il lui faut et quel délai ? » « Il lui en faut 600 dans un mois. »
Je rappelle aux fidèles lecteurs du Tenancier que je tire les minilivres sur une imprimante laser – certes haut de gamme – puis façonne les ouvrages à la main, pliage + agrafage (par agrafeuse électrique, tout de même !). Je n’ai jamais devant moi plus de 10 exemplaires en stock, flux tendu oblige. J’ai accepté le défi (challenge en anglais) et j’ai passé de nombreuses soirées à imprimer, plier, agrafer, avec l’aide d’Agnès, mon épouse. J’ai pris le train Angers-Paris aller-retour dans la journée pour livrer la commande en main propre, craignant la perte du colis. J’ignore si cet avocat sympathique (un client de Deleatur est toujours sympathique) a obtenu son bâton, mais il l’aurait mérité !
Autre rebondissement : c’était l’époque où, avec Ramón Alejandro, on publiait les auteurs cubains en espagnol (voir Minilivre 22). J’avais envoyé à Ramón, qui habitait alors à Miami, un exemplaire de L’Éloge du Crime. Il en fit la traduction et le mit au catalogue de Mañunga, une des deux collections dont il s’occupait chez Deleatur – avec, bien sûr, des illustrations de son cru.

Ça aide

Certains lecteurs de passage sur ce blogue l’ignorent peut-être, mais je suis écrivain pour happy few : trop « fantastique » pour la lithérature, trop littéraire pour « l’imaginaire » et pas assez copain avec quiconque. Seuls quelques éditeurs m’apprécient assez pour me publier, on ne sait par quel motif nébuleux, sûrement en rapport avec une disposition masochiste étant donné les résultats des ventes. Remarquons au passage que ceux qui me publient ne semblent pas mieux placés que moi au niveau des finances… Nous sommes quelques-uns dans cette position étrange qui nous fait figurer dans des ouvrages très honorables, mais qui ne se vendent pas, sans doute parce que les couvertures ne sont pas gaufrées comme des boîtes de bonbons produites en série. Que l’on ne perçoive pas ceci comme une marque d’acrimonie quelconque. Cela fait un bail que j’ai pris conscience que je ferais partie de toute façon d’une certaine marge. L’intérêt demeure de pouvoir continuer à écrire, de persister à y prendre du plaisir, et de lire parfois un ou deux encouragements. Cinq livres ont été édités sous mon nom, c’est déjà plus que ce que j’aurais pu espérer en commençant à écrire sérieusement. J’ai rédigé plus de cent cinquante nouvelles dont la moitié a été également publiée en revues ou en plaquettes. Vous ne me verrez pas dans les festivals dits de « l’imaginaire », parce que je me figure mal figurer dans une manifestation où les mauvais bouquins sont aussi bien accueillis que les bons au prétexte qu’ils font partie de la même famille (Au plus dans des manifestations locales, pour serrer la main à des potes) . D’ailleurs, je ne crois pas me situer vraiment dans cette sphère, même si j’ai participé abondamment et activement au mouvement de la SF il y a une trentaine d’années, par exemple. Je suis un très mauvais « signeur » : les envois autographes signés m’embarrassent. Et puis, qui lit donc du Letort, à part mes éditeurs et quelques amis (et encore, ils n’ont pas tout lu) ? Non, tout va bien, à partir du moment que l’on décide de travailler pour un autre motif que la gloriole, c’est-à-dire avec l’ambition de faire bien les choses, même si c’est une existence assez solitaire. Alors, cela acquiert du sens. On se prend à percevoir des signes de confrères — de véritables confrères, ceux qui partagent également cette solitude. Tous n’écrivent pas, mais ils tentent de bien faire les choses, comme moi. Cela aide. N’est-ce pas, chers lecteurs de ce blogue ?

samedi 2 mars 2024

Une historiette de Béatrice

« Allô bonjour madame, en fait j'ai beaucoup de livres à vendre et comme je ne veux pas les transporter vous comprenez il y en a au moins 80 kg, j'ai pris une photo des tranches des livres pour que vous voyiez les titres, je peux vous envoyer ça par mél ? »

vendredi 1 mars 2024

Remarque

Vient de lire dans un commentaire de blog : « Ça fait mal au cul d'entendre ça... »
Je préfère ne pas vérifier l'état du Sonotone...

Télépathie


Nouvel opus de votre Tenancier, Télépathie reste très anecdotique dans ce numéro 7 de Lard-Frit qui s’étoffe et prend des allures de « Livrezine » (terme que je préfère à Mook). La tendance à concentrer les publications en une seule livraison se comprend eu égard à l’augmentation du prix du papier et des frais d’expédition. L’on vous encourage à souscrire et ainsi encourager ce travail, afin de cultiver la diversité dans les publications, parce que la « bollorisation » touche également ces secteurs.
Reste que Télépathie est une nouvelle humoristique avec un chat dedans. M’enfin, il n’y pas que le Fleuve dans les écrits de votre Tenancier chéri…

jeudi 29 février 2024

Bibliographie commentée des Minilivres aux éditions Deleatur — 30


Jean-Pierre Brisset

Le latin est artificiel

Angers — Éditions Deleatur, 1998
Plaquette 7,5 X 10,5 cm, 16 pages, dos agrafé, couverture à rabats, pas de mention de tirage
Achevé d'imprimer en octobre 1998 sur les presses de Deleatur pour le compte de quelques latinistes
Extrait de La Grammaire logique Résolvant toutes les difficultés Et faisant connaître Par l'analyse de la parole La formation des langues et Celle du genre humain, par Pierre Brisset, Ancien Professeur de Langues vivantes. Extrait de l'édition originale parue chez Ernest Leroux, Paris 1883



Le Tenancier : Revoici Brisset, déjà évoqué dans le volume 20, avec un nouvel extrait de sa Grammaire logique. Dans Les Fous littéraires d’André Blavier, on compte treize entrées le concernant, plus ou moins importantes…Pour Brisset, « le latin, c’est l’italien renversé », une sorte d’argot pour classe dirigeante, en poussant un peu. On renoue ici avec un système de pensée que ne renieraient pas certains complotistes. Tu avais prévu de nous en dire plus au sujet de l’auteur...
 
Pierre Laurendeau : Ah oui… Euh… À relire la notice du numéro 20, je trouve qu’il y a peu à ajouter à mes relations brissettiennes. Quant à analyser l’œuvre… il faudrait y consacrer une encyclopédie !
Peut-être attaquer un angle mort de l’histoire littéraire, alors. Quand les surréalistes découvrent Brisset, ils sont « fréquentés » par le jeune Lacan. Dans les années 80, quand je disais : « Lacan a tout piqué à Brisset », c’était inaudible – notamment par l’intelligentsia de gauche, qui vouait un culte à la piscanalyse (étude des poissons morts) lacanienne. J’ai toujours pensé que Lacan était un escroc – outre que sa méthode de décortication du langage, comme je continue de l’affirmer, est entièrement pompée sur Brisset –, il a dévasté bien des familles, dont la sienne.
Il y a quelques années, Michel Onfray a publié un ouvrage contre Freud, Crépuscule d’une idole. Mal lui en prit ! Il fut cloué au pilori par la gauche bien-pensante, ce qui accéléra je pense sa dérive vers la droite plus que droite. C’était pourtant un livre nécessaire, qui posait les bonnes questions, mais noyées dans un fatras d’approximations biographiques et d’erreurs de méthodologie : Onfray écrivait trop vite (et publiait trop).
Cinq points, cependant, auraient mérité d’être relevés :
-      Freud n’était pas le seul à travailler sur l’« inconscient » (quelque nom que l’on donne à cette zone floue où sont enfouis les souvenirs).
-      La psychanalyse n’a jamais guéri qui que ce soit, même si l’écoute thérapeutique, héritée entre autres de la confession auriculaire (je connais plusieurs curés en rupture de Vatican qui se sont reconvertis dans la psychanalyse), apporte un soulagement au mal-être.
-      Le fonctionnement sectaire. Le processus d’adoption relève des mêmes techniques que les autres sectes : le futur ou la future adepte doit se faire psychanalyser afin de parvenir au Graal de membre à part entière – je pense notamment aux pythagoriciens, et à la séparation entre acousmaticiens, qui écoutaient l’enseignement du maître derrière un rideau pendant 5 ans !, et adeptes à part entière.
-      Le parcours analytique du « patient » (mot qui porte ici pleinement sa signification, la « cure » pouvant se dérouler sur de nombreuses années, voire décennies !) obéit un rituel qui n’a rien à envier à ceux des religions à mystère – transfert, contre-transfert, etc.
-      Comme pour toute religion (ou secte), les écoles de psychanalyse sont aussi nombreuses que se détestant cordialement. À ce sujet, le film de Raoul Ruiz, Généalogies d’un Crime (1996), est une réjouissante satire de ce petit monde.
Ce qui est grave, à mon sens, c’est que cette secte est figée dans ses rituels archaïques sans tenir compte des avancées considérables dans la compréhension du fonctionnement du cerveau, notamment ce que l’on appelle la plasticité mémorielle : les souvenirs ne se constituent pas en strates figées ; quand on les convoque, la mémoire reconstitue les événements en piochant dans différents clusters, ce qui produit souvent des erreurs de restitution – et favorise les manipulations par des gourous (psychanalystes, hypnothérapeutes et autres « bioquanticiens »). Aux États-Unis se multiplient les procès de jeunes adultes persuadées d’avoir été violées ou maltraitées par leur père – ce qui peut arriver, certes – à la suite d’une cure psychanalytique orientée.
Brisset, lui, se livrait sans retenue aux associations d’idées que son cerveau produisait à jet continu ! Sa créativité linguistique était sans frein. « Le latin ne vient pas plus du Latium que l’argot de l’Argovie, le javanais, de Java. » C’est dit !

mardi 27 février 2024

Paf, dans ma bibliothèque !

 
 
J’avais rencontré Christian Oster à l’occasion d’une interview à mon émission à Radio Libertaire dans les années 1980. À l’époque, il avait publié quelques nouvelles de SF dans Libération et des romans dans la collection Engrenage au Fleuve Noir (La pause du tueur). Sa conversion vers les éditions de Minuit est assez exemplaire de cette génération happée par la vénérable maison, comme Antoine Volodine, qui démontre que les littératures dites de « l’imaginaire » possédaient une porosité avec la notabilité littéraire. J’avais suivi l’auteur avec une certaine assiduité à l’époque où je travaillais encore en librairie de neuf (sept bouquins de chez Minuit et l’Engrenage cité plus haut résident encore chez moi) et cette trouvaille dans cette solderie, un SP, en plus, était devenu une tentation. Avec le temps écoulé, l’auteur et son lecteur s’étant perdus de vue, qu’en sortira-t-il ? Je verrai bien…

 

Diable, Tenancier, vous n’avez donc pas lu le bouquin d’Orwell ? Mais pour qui me prenez-vous, bande de lecteurs ? Bien sûr que si et à plusieurs reprises ! Seulement, jusqu’à maintenant, je ne possédais que l’édition en Idées/Gallimard. La présente est propre et agréable. Je garderai l’autre qui sera transférée vers la bibliothèque historique. Je n’étais pas passé depuis un bail chez le bouquiniste local. Vertu de l’absence : au retour dans ces murs-là, l’on a envie de tout.


Gary : même motif que précédemment. On améliore sa bibliothèque et l’on se demande soudainement depuis combien de temps on n’a pas ouvert un bouquin de Gary : 10, 20, 30 ans ? Ouh la la ! Il était temps.

 

Si l’on aime la littérature, on ne peut passer à côté de Stevenson. Bon… si on peut, mais c’est bien dommage pour vous si vous êtes dans ce cas. Comme c’est un 10/18, vous retrouverez le volume un de ces jours dans la rubrique ad hoc. En attendant, je recherchais — mollement, certes — ce titre-là dans cette collection à cause du dernier article du recueil : Les romans d’aventures de Jules Verne. Votre Tenancier est un amateur de Verne depuis son enfance, relançant à chaque phase de son existence son intérêt sans toutefois en retrouver les saveurs juvéniles. Tant pis. En revanche, L’île au Trésor reste pour moi une jouvence. Quoi de plus tentant que de confronter deux admirations ? Vous faites erreur Tenancier, me répliquera-ton. Il existe d’autres romanciers sur ce genre avant Stevenson, tout de même ! Et de me citer Dumas, par exemple. Qu’à cela ne tienne, on trouvera également dans le recueil À propos du vicomte de Bragelonne. Et avec ceci, on aura un temps bâillonné les fâcheux et les ratiocineurs, quoique rien n’est sûr avec cette engeance. Le reste du sommaire, nous ne le connaissons pas (on a eu connaissance du texte sur Verne ailleurs, entretemps) et on éprouve un plaisir anticipé à le découvrir, d’autant que le résumé de 4e évoque ceci comme un complément au Voyage avec un âne dans les Cévennes
(L’ouvrage est correct, mais le pelliculage est un peu dégueu, surtout sur le dos et le second plat. Si vous êtes dans le cas — et si c’est bien un pelliculage — vous pouvez utiliser un chiffon imbibé de liquide pour les vitres. Faites gaffe tout de même, parce que le carton ou le papier peuvent être imbibés et changer de couleurs dans les petites scarifications qui manquent rarement dans les anciens volumes, surtout dans les angles.)

 

Et voici que les reproches vont continuer bon train, je le sens, en constant que mes acquisitions n’apportent pas vraiment leur lot de nouveautés. C’est vrai, je me suis montré frileux dans ces choix volontaires, voire très conservateur. C’est que la littérature actuelle m’ennuie un peu, voyez-vous ? De plus, je me suis déshabitué dès la fin de ma carrière de salarié en librairie de neuf de me tenir au courant de ce qui paraît. Cela peut paraître bizarre, mais cette désaccoutumance se révèle comme un sevrage au tabac. On respire bien mieux, l’esprit se dégage et l’on n’a pas à supporter des effets secondaires comme d’autres addictions. Cependant, l’encouragement, l’amitié et, tout de même, la curiosité m’amènent parfois à acquérir un livre neuf. Que le contenu soit un recueil de nouvelles érotico-gourmandes — avec un joli titre en sus ne peut qu’éveiller en moi de la concupiscence. Nous lirons à petites bouchées.
Un livre neuf dans les acquisitions récentes ? Ce n’est pas souvent.

 

On se trouve parfois au passage d’une circulation de livres propulsés par l’amitié, ainsi on a offert au Tenancier ce livre de Tom Kromer, inconnu de lui et qui évoque les hobos, cette fois-ci au cœur de la Grande dépression aux États-Unis. Comment ne pas songer aux Vagabonds du rail, de London, à L’empereur du Nord, d’Aldrich, etc. ? La curiosité l’emporte !

 

Cette même circulation amicale me met devant ce qui ressemble à un thriller politique. On tentera de le lire pour montrer de la bonne volonté. Encore un livre neuf, mais qui compte pour du beurre, en quelque sorte. Ce type de récit ne m’emballe jamais. S’il me déplaît au bout du compte, je le rendrai afin qu’il trouve des bras plus accueillants.

 

Retombons dans nos ornières avec un vieux machin : le numéro 202 (octobre 1970) de la revue Fiction. Au sommaire : Robert Bloch, Harlan Ellison, Philippe Curval et des seconds couteaux (le terme n’est pas si péjoratif chez moi, puisque j’en suis un ! — j’adore faire dans le chleuasme !) comme Edgard Pangborn ou Otis Kidwell Burger — celui-ci complètement inconnu pour moi. Un titre de nouvelle retient mon attention : Comment mater un chômeur, de Barry N. Malzberg, intention prometteuse, ou pas… Il reste un auteur intéressant, sans doute méconnu à l’heure actuelle, comme pas mal de confrères de sa génération, en particulier à cause de son éclectisme. Le problème du « genre » touche aussi la littérature, si je puis dire. En conclusion de ce numéro et de cette chronique on trouve un article de Jean-Pierre Andrevon : Un Marabout bien planté qui fait le point sur cette maison qui publia tant de titres fantastiques ou de SF repris ici et là à l’heure actuelle. Je lis très rarement des ces littératures, désormais et lorsque je m’y retrouve, je picore au-delà de la limite de péremption. Comme il faut toujours être à la pointe dans la littérature de genre, je préfère à l’avant-garde éclairé, demeurer un traînard à lumignon. On brille moins, mais l’on dure.
On a essayé de ne pas trop se montrer bavard, et puis vous savez ce que c’est…
 
Christian Oster : Sur la dune — Éditions de Minuit, 2007
George Orwell : Hommage à la Catalogne, traduction par Yvonne Davet — Éditions Champ Libre, 1982
Roman Gary : Les cerfs-volants — Éditions Gallimard, 1981
Robert-Louis Stevenson : La France que j’aime, ou le voyage sans âne, Textes réunis avec une préface et une bibliographie par Francis Lacassin, traduction de Léon Bocquet et Jacques Parsons — UGE, coll. 10/18 , série « l’Aventure insensée », 1978
Silène Edgar : Les moelleuses au chocolat et leurs recettes, Gephyre édition, 2023
Tome Kromer : Les vagabonds de la faim, traduction de Raoul de Roussy de Sales, préface de Philippe Garnier, Christian Bourgois, 2022
Thomas Bronnec : Collapsus — Folio policier, 2023
Revue Fiction, n°202, octobre 1970.