mercredi 9 juillet 2014

Quand culture rime avec censure (Mise à jour)

Pourquoi s’embêter à rédiger soi-même un billet sur l’éviction brutale d’Alain Veinstein de son émission sur France Culture alors que George WF Weaver, sur son blog en avait fait un qui résumait parfaitement la situation ? Le voici in extenso avec sa permission, précédé d’un appel à pétition dont George est également à l'origine...

Mise à jour du 9 juillet : Si l'émission n'a pas été diffusée sur les ondes de France Culture, sa direction a néanmoins choisi de la mettre à la disposition de l'auditeur sur son site avec une "justification" de la part de celle-ci. Vous pouvez donc l'écouter ici.

Auditeurs de France Culture depuis plusieurs années, nous sommes de plus en plus consternés par la baisse régulière du niveau de cette chaîne, qui ne produit quasiment plus de culture radiophonique ni ne s'attache à recueillir les témoignages de grands acteurs de la culture du siècle présent ou passé mais se borne, au mieux, à faire la promotion de spectacles culturels ou d'ouvrages littéraires liés à l'actualité, en réduisant l’essentiel de ses programmes à de simple entretiens dépourvus d'intérêt autre que conjoncturel.
L'un des derniers artisans de l'âge d'or de France Culture (des années soixante-dix à la fin des années quatre-vingt-dix), qui n'avait pas peu contribué à forger l'esprit vivifiant et créatif de cette époque, vient d'être "remercié" sans ménagements par la direction de France Culture : il s'agit d'Alain Veinstein, encore producteur de l'émission "Du jour au lendemain" (minuit-minuit trente en semaine), qui en 2009 s'était déjà vu sèchement signifier la suppression de sa tranche 22h-minuit, "Surpris par la nuit" (anciennement "Nuits magnétiques", depuis 1979).
Certes, "Du jour au lendemain" est une émission consacrée à l'actualité littéraire, mais ce n'est jamais celle des têtes de gondoles, et surtout la manière inimitable dont Alain Veinstein conduit ses entretiens — tout en suggestions feutrées et n'hésitant pas à laisser grande part aux silences productifs de l'interlocuteur — en fait un exercice de création de haute voltige à part entière.
Prenant acte de cette décision unilatérale, justifiée selon la direction de la chaîne par la nécessité de laisser la place aux jeunes générations, Alain Veinstein avait décidé de conduire seul sa dernière émission, dans la nuit du 4 au 5 juillet 2014.  
Las ! Une heure avant la diffusion, un mail du directeur de la station, Olivier Poivre d'Arvor, a averti le producteur que son enregistrement ne serait pas diffusé — et de fait il fut remplacé par la rediffusion d'un numéro consacré au prix Goncourt 2013, sans aucun égard ni prévention à l'endroit des auditeurs déjà prévenus de cette émission testamentaire.  
Sans nous faire trop d'illusions sur l'éventuelle réintégration d'Alain Veinstein dans l'équipe de producteurs de la chaîne, nous réclamons à tout le moins la diffusion de cette dernière émission, qui pour l'instant se trouve accablée, ultime outrage, sous le boisseau d'une chose qui ne porte qu'un nom : "Censure".

Pour la pétition, suivez ce lien ci-après :


Signer la pétition : Contre la suppression de Du jour au lendemain, le limogeage d'Alain Veinstein, et les dérives de...

On a appris avec pas mal de dépit voici une dizaine de jours, par un entrefilet dans Télérama, que l'un des derniers piliers historiques de France Culture, un de ceux qui avaient contribué à forger l'esprit des années d'or de la chaîne (1975-1999), Alain Veinstein, était limogé sans ménagement : l'émission Du jour au lendemain  qu'il avait enfantée voici presque trente ans, en septembre 1985, ne sera pas reconduite à la rentrée 2014.
Pourquoi ?
La direction avait d'abord avancé des raisons d'âge — Veinstein approche les 72 ans, l'âge de la momification, non ? et sans doute sur le point de sucrer les fraises — mais en fait, non (sans doute s'est-on rappelé que Juppé compte se présenter en 2017 ?), question de budget : contraction l'an prochain.
Bon sang mais c'est bien sûr ! d'autant que deux micros dans un studio avec un technicien aux manettes, c'est sans doute l'émission la plus coûteuse de cette chaîne qui ne regarde pas à la dépense lorsqu'il s'agit d'envoyer des journalistes à l'autre bout du monde pour des émissions spéciales !
Coup de pute sur le gâteau : Veinstein, apprenant cette poignarderie à la Iago, modifie la programmation de l'émission de la nuit du 4 au 5 juillet — qui sera donc la dernière — pour proposer un ultime opus, seul pour la deuxième fois en 29 ans (la première, c'était ici, magnifique hapax).
Mais il a commis l'erreur d'annoncer la chose dans un billet de présentation de l'émission, ceux de la haute ont fait dans leur froc et nous ont balancé en lieu et place une banale rediffusion rassurante, sans bien évidemment rien annoncer aux auditeurs plus attentifs qu'attentistes — « Rien à branler de ces connards d'oreilleux ! », doit-on se dire dans les sphères de la Maison Ronde…
Allez boum ! Censure directe, à sec avec du sable !
Bon, pfff…, encore une histoire lamentable qui témoigne de la beauté fulgurante de notre époque ; rien à ajouter en fait à ce qu'a déjà bien mieux dit l'ami Fañch sur son excellent blogue (et l'on peut aussi se rapporter à ce fil de discussion).

Mais fouchtra ! il va sacrément me manquer, ce passage du jour au lendemain, et ces « Mmmh » qui suggéraient tout !
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En complément, l'article d'Amaury da Cunha paru dans Le Monde daté 6-7 juillet 2014 :

C'était un rendez-vous nocturne, incontournable pour les amateurs de littérature, de radio, de silences et de confidences. A minuit, sur France Culture, du lundi au vendredi, depuis 1985, Alain Veinstein incarnait la voix intime de l'intervieweur dans son émission « Du jour au lendemain ». Petite musique de jazz en préambule, lecture d'un extrait de l'auteur invité, l'échange pouvait commencer. Vendredi 4 juillet, cette aventure s'est achevée. Avec une voix suave et mélancolique, Alain Veinstein, homme de radio, mais aussi poète, prenait son temps. Pas question de précipiter ou de provoquer artificiellement les choses. Dans son studio feutré de la Maison de Radio France, il a reçu 6 800 écrivains, des plus notables (Marguerite Duras, Pascal Quignard…) aux plus confidentiels. Parce qu'il inspirait la confiance et l'amitié, il a réussi à convaincre les plus secrets d'entre eux – comme Louis-René des Forêts – à s'entretenir avec lui. Car, dans ce face-à-face, il ne se posait jamais en critique dépositaire d'une quelconque autorité littéraire. Il restait à l'écoute, à distance ; sans jamais vouloir prendre le dessus sur l'échange. «A la radio, l'exigence se partage entre l'autre et soi. On n'imagine pas le trapéziste sans le porteur », écrivait-il récemment sur Twitter. Quant à sa technique d'intervieweur, elle reposait sur des questions qui plaçaient toujours l'écriture sur le fil de la vie, mais aussi sur des silences, comme des « amorces de réponses », selon les mots de son ami Yves Bonnefoy. Fin juin, la direction de France Culture a décidé de mettre fin à l'émission pour des raisons de restrictions budgétaires. « Ce fut un coup brutal, mais je m'y attendais, explique Alain Veinstein. L'an dernier, on m'avait déjà souligné mon âge. Encore un an, monsieur le bourreau, avais-je demandé ! » Pour sa dernière émission, à 71 ans, Alain Veinstein avait choisi d'être seul, face à lui-même. Comme s'il reprenait la parole après l'avoir donnée aux autres pendant toutes ces années. Vendredi, à minuit, dans une émission préenregistrée, on aurait dû entendre les derniers moments de « Du jour au lendemain », rebaptisé pour la circonstance en «  Du jour sans lendemain ». Pendant les trente-cinq minutes de cet enregistrement, Alain Veinstein se lançait dans un étrange et émouvant monologue : fustigeant la violence du monde de la radio, tout en rendant hommage à ces grands moments de conversations enregistrées.
« Censure rare à la radio » C'est un homme brisé qui s'est exprimé, soudain privé de ce rendez-vous de minuit qu'il avait fini par identifier à sa propre vie. Mais, une heure avant la diffusion de cette émission, Alain Veinstein a reçu un mail d'Olivier Poivre d'Arvor, le directeur de France Culture, lui expliquant qu'elle n'aurait finalement pas lieu : « Nous avons écouté l'émission de ce soir, et nous avons décidé de ne pas la diffuser. (…) Outre qu'elle ne correspond en rien à l'objet de ton émission, elle ne te rend pas hommage. Trente-cinq minutes de récits subjectifs, et de discussions internes ne regardent en rien l'auditeur. » Pour Alain Veinstein, stupéfait, cette décision est un choc supplémentaire : « Une telle censure est rarissime à la radio, confie-t-il. Je n'ai rien fait de mal, je n'ai fait que tirer un trait sur vingt-neuf années d'émissions. »

Et un extrait de la dépêche AFP du 5 juillet :

France Culture a fait valoir que la radio « s'était entendue avec Alain Veinstein sur l'arrêt de son émission depuis plus d'un an » et que « ce dernier avait accepté le principe d'un nouveau rendez-vous annuel de 40 émissions pour la grille d'été » de 2015. « Nous en étions à convenir des modalités de cette nouvelle collaboration quand Alain Veinstein a choisi de rompre le contrat et de transformer la dernière émission de Du jour au lendemain — censée accueillir un écrivain — en un monologue de 35 minutes sur sa propre situation professionnelle », ajoute la station. « Une radio de service public n'est ni une antenne privée, ni le lieu de plaidoyer pro-domo, et ce pas plus pour Alain Veinstein que pour aucun d'entre nous (...). Assurer le renouvellement des générations à l'antenne, c'est aussi conforter l'avenir de France Culture », poursuit-elle.
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Pour ceux qui veulent réécouter les émissions d'Alain Veinstein, incitons le lecteur à se transformer en auditeur attentif en consultant
cette adresse...

9 commentaires:

  1. Et merci à vous également, cher Georges.
    Béatrice

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  2. Alain Veinstein devrait diffuser son ultime émission sur une radio libre (si ça existe encore !), ce serait plus drôle que sur la pauvre France-Cul.

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  3. Richard, une alternative encore moins coûteuse et plus moderne consisterait à faire une émission de webradio que, j'en suis certains, nombre de blogueurs relaieraient !
    Autrement, il existe encore des radios libres, c'est à dire pas des robinets à conneries. Mais il faut les chercher...

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    1. Oui ! Il faut tenter ça !! Une Webradio avec tous les nectars ! Et déporter ainsi les meilleurs auditeurs ,faire la nique à ces
      compteurs obscènes ...

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  4. J'aime bien ce lapsus, Tenancier : "à disposition de l'auteur"…

    Mais sa minable justification, la direction de la station l'a retirée, en fin de compte (voir la mise à jour de mon propre billet)…

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    1. Oui, beau lapsus que je vais corriger de ce pas. Je me rappelle d'ailleurs l'avoir fait souvent lorsque j'animais une émission de radio.
      Pour ce qui concerne les mises à jour, je ne puis que recommander le lecteur d'ici d'aller voir chez vous pour les autres rebondissement de l'affaire, s'il y a lieu.

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  5. il est bien cet emission pourtant
    https://www.youtube.com/watch?v=MKdUoqS1Nf0

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  6. Monsieur Laylink, il existe règle tacite dans le coin qui consiste à se présenter un peu plus avant de balancer des liens, de manière à ce que l'on sache à qui l'on a affaire. Je serais fort désagrémenté d'apprendre que vous êtes un des protagonistes de la vidéo que vous mettez en lien (inviteur ou invité) et qu'en somme ce que vous venez de faire est un travail de coucou. Mon impression y tend car vous ne donnez aucune explication détaillée de votre lien et vous la mettez en double ce qui tendrait soit à un excès d'enthousiasme, soit à un bégaiement de votre machine, soit à une ferveur propagandiste qui m'emmerde. Je sucre donc le deuxième lien tout en laissant celui-ci car je n'ai pas l'esprit à censurer au cul d'un billet qui évoque les effets de la censure. J'aimerais toutefois que vous nous donniez une quelconque légitimité à ce lien même si nous l'entrevoyons un peu. Nous aimons que l'on s'adresse à notre intelligence et si j'utilise un pluriel c'est que j'englobe également les personnes qui visitent ce blog.
    Bref, merci à l'avenir de ne pas vous servir de ce présent blog comme outil de com' si telle était votre volonté. Ouvrez le vôtre.

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