lundi 6 mai 2024

Où le Tenancier ne s'assigne pas à résidence

Votre Tenancier rédige des histoires et se prend pour un écrivain. Cela devient normal au bout d’une centaine de nouvelles publiées et encore quelques une en magasin. Le sentiment passe après quelques heures, rassurez-vous. Parfois, votre Tenancier chéri se dit qu’il expérimenterait bien ce que l’on prête aux écrivains, comme les séances de signature, événement encombrant, parce que l’on ne sait trop qu’écrire au-dessus du paraphe. Il s’y est adonné toutefois et en sort avec des sentiments mitigés. Il préférerait boire un verre et converser plutôt que de rédiger une formule sur une page titre ou de garde, c’est selon. Il s’exécute de bonne grâce, malgré tout, lorsque l’occasion se présente. Il lui prend aussi la tentation de solliciter une résidence d’écriture et renâcle au dernier moment. Si la perspective de s’exporter dans l’ex-domicile d’une célébrité (Yourcenar, Gracq, etc.) pour travailler peut ravir, l’acte comporte quelques contreparties. Outre le fait d’exhiber une bibliographie en bonne et due forme pour être avalisé, l’impétrant se voit obliger de consacrer un tiers de son temps en résidence — la règle se généralise — à causer sur des sujets imposés, ou choisis, mais qui correspondent aux mêmes critères qui ont déterminé la sélection de l’auteur, la géographie, le style, le genre, le lieu de résidence et peut-être un jour le panégyrique d’un président de région ou autre grosse légume, au train où vont les choses.
Votre Tenancier se montre volontiers logorrhéique à ses moments et il se débrouille parfois assez bien à l’oral. Pour autant, partant pour s’isoler dans un labeur de création, selon un naïf espoir, doit-il se forcer à prodiguer une « conférence » en médiathèque, dans une école ou ailleurs sur son travail d’écriture ou autre sujet pour lequel votre serviteur ne se déplacerait pas ? Votre Tenancier a écrit une cinquantaine de nouvelles et un roman autour du Fleuve. Croit-on que l’auteur se trouve à même de gloser sur ce qu’il a pondu ?
Comment peut-on penser que le travail d’écriture rend disert sur divers sujets ? Et même, ces sujets, s’il y tient, ne désire-t-il pas les garder au secret avant une restitution au bout de son clavier ? Quel foutu masochiste irait donc se gaufrer un tel pensum, à écouter ou à déclamer en public, dites-moi ? Et qui les animerait, alors ? Le soupçon se confirme, ce donnant-donnant (« En échange je te fournis la baraque et un pécule de smicard »), est destiné au corps professoral se piquant de littérature, en congé sabbatique, et qui arrondit les fins de mois en émargeant aux directions culturelles régionales. Enfin, pourquoi un écrivain serait-il approprié pour mener une causerie et pourquoi, tout à coup, serait-il astreint à des actes qui ne concordent pas forcément à ses mœurs : contraintes horaires, socialisation, etc. ? Certes, il existe une catégorie que ces servitudes picrocholines ne dérangent pas étant donné que cela constitue un prolongement de la pratique professionnelle : faire des cours. Le soussigné a terminé sa scolarité en 3e aménagée, s’est emmerdé jusque là sur les bancs de l’école, et en conséquence réprouve la perspective de se plier à ces services que l’on a l’air de trouver normaux par ailleurs. En effet, il semble bien que le travail de l’écrivain se révèle suspect. La nécessité de sa rentabilité passe donc également par des manifestations en marge qui acquièrent valeur de preuve d’une activité artistique : avoir l’air intéressant, même si l’objet de la preuve ne comporte que de lointains rapports avec les obsessions de l’auteur. Pourquoi donc s’étonner du procédé ? L’on gage que ces libéralités financières accordées aux écrivains en échange d’un « service public » sont agréées par du personnel politique qui, par ailleurs, s’y connaît en gage de compétences, n’est-ce pas ? Cela peu avoir été créé à l’instigation de fonctionnaires culturels revenus d’une certaine vision édénique de la littérature… Au fond, le Tenancier se moque assez de ces raisons, il sait que le régime libéral dans lequel il vit et qui régit ce genre d’institution se refuse à « payer des gens à ne rien foutre » — enfin, une certaine catégorie de gens — et que ceux-là doivent démontrer un bon vouloir (pour l’artiste), ou de l’obéissance (pour ces « salauds de chômeurs »). Le Tenancier sait tout cela. Il a néanmoins été tenté de solliciter une résidence, et puis la paresse, et puis se retrouver loin de la femme qu’il aime, et puis… Alors, il a songé à trouver un moyen chic d’exposer son renoncement en jouant au rebelle.
Quelle fatigue !
En fin de compte, la flemme à l’idée de « faire mine » l’a emporté et il vous en fait part. Il continuera de bosser dans son bureau.

4 commentaires:

  1. Anonyme08:58

    J'agrée à vos remarques, comme très souvent, cher Tenancier. En outre, pour ma petite pomme, j'avoue ne pas trop comprendre l'intérêt de ces trucs. Parce qu'à peine plus sociable que vous - et encore plus fainéant. Mais aussi parce que, m'étant moi aussi prodigieusement emmerdé sur les bancs de l'école, je n'arrive pas à voir ce que je pourrais apprendre d'un truc de ce genre, je n'ai jamais réussi à progresser que par moi-même, avec l'aide, bien sûr, de professionnels expérimentés dotés de souliers de chantier qu'ils savaient appliquer de manière idoine sur l'arrière-train de l'impétrant.
    Bref, les résidences d'artistes, ateliers d'écriture et autres turlutures du genre, j'avoue que ce n'est pas plus ma tasse de café (j'aime pas le thé !) que pour le Tenancier.
    Et toc !

    Otto Naumme

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  2. Didier14:12

    Je ne sais plus ce que je voulais dire, mais je suis d’accord avec Letort, moins avec Naumme, parce que prendre des coups je trouve ça dégueulasse.

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  3. Anonyme08:50

    Oh, cher Didier, il ne s'agissait bien évidemment pas de coups physiques. Mais bien de remarques "motivantes". Pour ma part, et je ne parle bien que pour moi, me faire sonner les cloches de temps à autres m'a toujours aidé à progresser. Et le contact de grands pros d'encore mieux comprendre le chemin à parcourir. Je me souviens, à mes débuts, d'un papier d'une dizaine de feuillets que mon rédac' chef adjoint a parcouru rapidement, s'arrêtant sur un point donné : "t'as vérifié ?", paf, juste le truc que j'avais fait sans être sûr de moi. Malaise... Mais, depuis, j'ai travaillé cet aspect, maintenant c'est moi qui peut lire un truc en diagonale et repérer de suite l'info pas vérifiée (ça marche pas toujours, hein, faut pas se pousser du col).
    En outre, s'il y avait le bâton, il y avait aussi la carotte. On me faisait confiance alors que je n'avais aucune formation journalistique, c'était déjà une belle preuve de confiance, justement. Mais fallait aussi la justifier. Et pour avoir formé quelques journalistes, je sais aussi très bien que si cette méthode peut marcher sur certaines personnes, faut adopter un autre comportement avec d'autres. Ca s'apprend et ça se "sent", en tentant de comprendre le caractère de la personne en face. Moi, ça m'a sacrément aidé et j'en suis toujours reconnaissant à ce PG, gros caractère mais journaliste d'une grande intégrité et de grande qualité.
    Puis bon, c'est le résultat qui compte, peu importe le chemin parcouru.
    (c'est beau comme de la philosophie de comptoir !)

    Otto Naumme

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    1. Anonyme08:52

      J'oubliais : ces "coups de pied au cul", c'est aussi ça qui m'a appris la rigueur, ne rien laisser passer, ne pas se dire "bof, ça se verra pas". Si on est sûr de l'info, on la passe, si on n'en est pas sûr, on ne la diffuse pas tant qu'on n'a pas de certitude. La base du métier, quoi.
      Otto Naumme

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