vendredi 30 mai 2014

Interlude

La vidéo que le Tenancier soumettait ici était un extrait de Laurel et Hardy au Far West, supprimé par Youtube pour « Atteinte au droit d'auteur ». On est un peu intrigué par cette suppression car le droit de citation existe également. Ce passage ne pouvait être qu'une incitation à se procurer le film que d'ailleurs votre Tenancier possède dans sa vidéothèque...
Tant pis.

jeudi 29 mai 2014

Retour en 1898

Portrait par Félix Vallotton
Citoyens,
On vous trompe. On vous dit que la dernière Chambre composée d'imbéciles et de filous, ne représentait pas la majorité des électeurs. C'est faux.
Une chambre composée de députés jocrisses et de députés truqueurs représente, au contraire, à merveille les électeurs que vous êtes. Ne protestez pas: une nation a les délégués qu'elle mérite.
Pourquoi les avez-vous nommés ?
Vous ne vous gênez pas, entre vous, pour convenir que plus ça change, et plus c'est la même chose, que vos élus se moquent de vous et ne songent qu'à leurs intérêts, à la gloriole ou à l'argent.
Pourquoi les renommez-vous demain ?
Vous savez très bien que tout un lot de ceux que vous enverrez siéger vendront leurs voix contre un chèque et feront le commerce des emplois, fonctions et bureaux de tabac.
Mais pour qui les bureaux de tabac, les places, les sinécures si ce n'est pour les Comités d'électeurs que l'on paye ainsi ?
Les entraîneurs des Comités sont moins naïfs que le troupeau.
La Chambre représente l'ensemble.
Il faut des sots et des roublards, il faut un parlement de ganaches et de Robert Macaire pour personnifier à la fois tous les votards professionnels et les prolétaires déprimés.
Et ça, c'est vous !
On vous trompe, bons électeurs, on vous berne, on vous flagorne quand on vous dit que vous êtes beaux, que vous êtes la justice, le droit, la souveraineté nationale, le peuple-roi, des hommes libres. On cueille vos votes et c'est tout. Vous n'êtes que des fruits... des Poires.
On vous trompe encore. On vous dit que la France est toujours la France. Ce n'est pas vrai.
La France perd, de jour en jour, toute signification dans le monde, toute signification libérale. Ce n'est plus le peuple hardi, coureur de risques, semeur d'idées, briseur de culte. C'est une Marianne agenouillée devant le trône des autocrates. C'est le caporalisme renaissant plus hypocrite qu'en Allemagne : une tonsure sous le képi.
On vous trompe, on vous trompe sans cesse. On vous parle de fraternité, et jamais la lutte pour le pain ne fut plus âpre et meurtrière.
On vous parle de patriotisme, de patrimoine sacré à vous qui ne possédez rien.
On vous parle de probité; et ce sont des écumeurs de presse, des journalistes à tout faire, maîtres fourbes ou maîtres chanteurs, qui chantent l'honneur national.
Les tenants de la République, les petits bourgeois, les petits seigneurs sont plus durs aux gueux que les maîtres de régimes anciens. On vit sous l'oeil des contremaîtres.
Les ouvriers aveulis, les producteurs qui ne consomment pas, se contentent de ronger patiemment l'os sans moelle qu'on leur a jeté, l'os du suffrage universel. Et c'est pour des boniments, des discussions électorales qu'ils remuent encore la mâchoire, la mâchoire qui ne sait plus mordre.
Quand parfois des enfants du peuple secouent leur torpeur, ils se trouvent, comme à Fourmies, en face de notre vaillante armée... Et le raisonnement des lebels leur met du plomb dans la tête.
La Justice est égale pour tous. Les honorables chéquards du Panama roulent carrosse et ne connaissent pas le cabriolet. Mais les menottes serrent les poignets des vieux ouvriers que l'on arrête comme vagabonds !
L'ignominie de l'heure présente est telle qu'aucun candidat n'ose défendre cette Société. Les politiciens bourgeoisants, réactionnaires ou ralliés, masques ou faux-nez, républicains, vous crient qu'en votant pour eux ça marchera mieux, ça marchera bien. Ceux qui vous ont déjà tout pris vous demandent encore quelque chose :
Donnez vos voix, Citoyens !
Les mendigots, les candidats, les tire-laine, les soutire-voix ont tous un moyen spécial de faire et refaire le Bien public.
Écoutez les braves ouvriers, les médicastres du parti : ils veulent conquérir les pouvoirs... afin de les mieux supprimer.
D'autres invoquent la Révolution, et ceux-là se trompent en vous trompant. Ce ne seront jamais les électeurs qui feront la Révolution. Le suffrage universel est créé précisément pour empêcher l'action virile. Charlot s'amuse à voter...
Et puis quand même quelque incident jetterait des hommes dans la rue, quand bien même, par un coup de force, une minorité ferait acte, qu'attendre ensuite et qu'espérer de la foule que nous voyons grouiller : la foule lâche et sans pensée.
Allez.! allez, gens de la foule ! Allez, électeurs ! aux urnes... Et ne vous plaignez plus. C'est assez. N'essayez pas d'apitoyer sur le sort que vous vous êtes fait. N'insultez pas, après coup, les Maîtres que vous vous donnez.
Ces Maîtres vous valent, s'ils vous volent. Ils valent sans doute davantage : ils valent vingt-cinq francs par jour, sans compter les petits profits. Et c'est très bien :
L'Electeur n'est qu'un Candidat raté.
Au peuple du bas de laine, petite épargne, petite espérance, petits commerçants rapaces, lourd populo domestique, il faut un Parlement médiocre qui monnaie et qui synthétise toute la vilenie nationale.
Votez, électeurs ! Votez ! Les parlements émanent de vous. Une chose est parce quelle doit être, parce qu'elle ne peut pas être autrement. Faites la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement - retournez à vos députés...


Zo d'Axa : Vous n'êtes que des poires, in : La Feuille (1898)

(Et pour continuer les lectures réjouissantes, nous vous incitons à vous rendre sur la page indiquée par un de nos lecteurs, Karl-Groucho D.  : Le Gouvernement du Peuple, ou Plan de constitution pour la République universelle par John Oswald.)

Le Bouvreuil



Le professeur Rollin a toujours quelque chose à direin : Palace (1988)

mardi 27 mai 2014

Lorsque le Tenancier éditait — II

Le logo de L'astronaute mort
Je m’aperçois que j’ai été bien vite en besogne en évoquant les débuts de l’astronaute mort. En effet, j’ai omis de préciser les objectifs de la collection, ce qui a son importance. Chaque volume publié dans « La Bibliothèque sublunaire » était à tirage limité sur papier vergé numéroté. Cette intrusion de la bibliophilie — modeste, tout de même — dans le petit monde de la science fiction n’était pas si courante et ces publications demeurent marginales à l’heure actuelle. Rien d’étonnant à cela. Cette littérature populaire — ce n’est pas un terme péjoratif à mes yeux — est à obsolescence rapide, non par le style ou par la mentalité des personnages mais plutôt parce que l’avancée technologique rend nombre de récits caducs, notion un peu contradictoire avec celle de la bibliophilie. On ne glosera pas plus sur cette idée car elle nous entraînerait fort loin de notre sujet. Implicitement, l’enjeu de la collection était également de publier des titres qui devaient s’assurer d’une certaine pérennité outre leurs qualités littéraires. Ces premiers tirages courts, à prix raisonnable devaient assurer l’édition des quelques volumes que nous projetions. Cela dépassa nos objectifs. Il faut insister sur le fait que l’opération ne pouvait réussir que parce que cette entreprise n’avait nul but lucratif (L’astronaute mort était une association « Loi 1901 ») et parce que Christian Laucou, l’imprimeur, s’était piqué au jeu. La distribution des ouvrages se fit par correspondance. Les marges que nous appliquions sur nos ventes ne nous permettaient pas de supporter un autre mode de revente. Il faut signaler la solidarité et la générosité de quelques fanzines qui me communiquèrent leurs fichiers d’adresses. L’Internet était encore très embryonnaire et, malgré le fait que nombre de lecteurs de SF étaient également des geeks, ce mode de diffusion des annonces de parution n’était pas vraiment dans les mœurs… On eut recours à l'enveloppe timbrée.
Votre Tenancier, à cette époque, dut également se remettre à l’informatique. J’avais mollement tripoté un zx81 quelques années auparavant. Je me  retrouvais désormais doté d'un PC sous DOS — j’assume encore ce retard technologique, je suis un nostalgique de la ligne de commande — équipé d’un logiciel de traitement de texte pour saisir certains manuscrits. Ceux-là étaient ensuite transmis à Christian Laucou qui les préparait pour impression. Signalons que l’impression numérique était devenue assez performante pour se conformer à notre projet, entreprise presque impossible s’il avait fallu recourir à la typo au plomb, ce dont Christian était fort capable, puisque c’est son métier et son grand talent, mais à un coût nettement supérieur.
Si l'adhésion des auteurs fut effective, je pense que c’est aussi une idée qui flatta un peu leur vanité. Qui leur en voudrait ? Quel auteur n’éprouve pas le plaisir de voir son texte un peu plus soigné qu’à l’ordinaire ? Pour l’avoir éprouvé (merci, le Visage Vert !), je sais que le cœur est faillible. Lâchement, je sus en profiter. 

(A suivre)

Boîte à morve

Boîte à morve : Le nez.

Géo Sandry & Marcel Carrère : Dictionnaire de l’argot moderne (1953)

lundi 26 mai 2014

Truffes & petits papiers

On trouve de tout dans un livre.
— Des tickets de métro
— Des tickets de cinéma
— Des articles de journaux, quelquefois sans rapport avec le sujet du bouquin 
— Des cartes postales…
Et puis, on trouve l'image ci-contre.
C'est Didier Deaninckx qui, je crois, avait fait un roman sur les canaques du jardin d'acclimatation. Si l'on avait besoin de se convaincre que ce n'était pas une fiction, en voici la preuve. 1000 crocodiles, des canaques avec des “danses expressives”, le tout à Paris en 1931, comme l'indique le verso de ce ticket : du colonialisme sans arrière-pensée. Cela vaut bien des romans engagés sur le sujet. Les livres truffés se font rares. Beaucoup de confères en suppriment le contenu. On ne peut leur donner tort, car la mauvaise qualité du papier dont sont constituées ces truffes peuvent tacher irrémédiablement un livre précieux. Pour ma part, j'élimine du livre tout ce qui est sans rapport et je m'arrange pour que les documents restants soient contenus dans un papier un peu plus neutre, si possible. Le reste constitue un musée secret, une exposition permanente à côté de mon bureau. On reviendra de temps à autres sur ce sujet.
Mais, ces petits papiers sont-ils vraiment des “truffes” ? En réalité, non. Dans le jargon de la librairie le mot désigne le plus souvent des documents insérés dans un ouvrage et qui ont un rapport parfois étroit avec le sujet de celui-ci : coupures de presse, lettres tapuscrites ou manuscrites, cartes de visite, etc. Mais ici, la licence poétique n'interdit pas de considérer ce ticket comme une truffe valide. Il suffit de prétendre l'avoir trouvé dans Le livre du Zoo, de Suzanne Pairault, par exemple, même si le livre est tardif. Ou mieux encore dans le livre de Didier Daeninckx auquel je faisais allusion plus haut et dont le titre est Cannibale.
Rappelons que le must est de trouver une lettre autographe de l'auteur. De quoi vous rendre jaloux. J'ai des noms.

Ce billet, très légèrement revu, a été publié la première fois sur le blog Feuilles d'automne en juin 2008

Renvoyons nos lecteurs au billet du blog de George WF Weaver, ou il est question de l’expo coloniale mais de bien plus encore. Nous sommes bien loin du bois mystérieux d'un André Hardellet...

Lever une gonzesse



Le professeur Rollin a toujours quelque chose à direin : Palace (1988)

dimanche 25 mai 2014

Lorsque le Tenancier éditait — I

J’animais depuis plusieurs années une émission sur la SF sur Radio Libertaire. Elle avait eu plusieurs titres, plutôt idiots d’ailleurs, comme Vous avez dit Bigeard, Les gros niquent les martiennes ou bien encore Bienvenue chez les Maîtres du Monde. Ces séries d’émissions étaient assez détendues, voire parfois bordéliques en diable. On s’y amusait et on était cependant sérieux la plupart du temps, ce n'était pas contradictoire. Nous y avons invité beaucoup d’auteurs et d’éditeurs sur plus d’une quinzaine d’années (il y eut des interruptions) entre 1982 et 2000.
Il s’avéra que j’avais eu envie à l’époque de prolonger le plaisir en créant une petite maison d’édition dont l’objectif était limité : publier des nouvelles à petit tirage dans un format soigné et avec des auteurs de SF prestigieux. Je projetais de ne publier que cinq ou six titres, guère plus, et ne pas dépasser le cap de 1995.
Cette entreprise n’aurait pu voir le jour sans le généreux mécénat de Sophie et Salim, des amis qui financèrent les premières publications. Ce fut la seule subvention extérieure que cette entreprise reçut, elle permit de démarrer et d’élaborer un catalogue plutôt sympathique. Si la question du financement fut résolue, restaient encore quelques obstacles à franchir. La question des auteurs fut résolue assez facilement parce que votre serviteur fréquentait de temps à autre les Déjeuners du Lundi, institution de la science fiction française qui consacrait la rencontre hebdomadaire de nombres d’acteurs du milieu. L’annonce du projet y fut accueillie avec bienveillance et la générosité des auteurs la confirma par la suite. L’autre question cruciale était de s’adjoindre la compétence d’un imprimeur qui répondrait à nos critères d’édition. Je ne pus mieux tomber en faisant appel à Christian Laucou qui, outre son métier d’imprimeur, s’employait à tenir à bout de bras les Éditions du Fourneau, devenues plus tard Fornax. Bien évidemment, toutes ces étapes ne se déroulèrent peut être pas avec la facilité que laisse entendre ce petit compte-rendu. Néanmoins, avec le recul, je suis encore étonné de l’aisance avec laquelle tout s’enchaîna. Il n’y eut plus qu’à déposer les statuts de l’association et déclarer au monde entier la « raison sociale » de notre micro maison d’édition.
Elle s’appela L’astronaute mort, hommage à une nouvelle de J.-G. Ballard, sans doute pas la meilleure de l’auteur mais qui dévoilait notre ambition pour ce qui concernait la qualité des textes et des auteurs que nous voulions accueillir.
Les statuts étaient déposés, les auteurs consentants, un compte ouvert, un excellent imprimeur à disposition… il fallait désormais constituer un catalogue.

(A suivre)

Talons

Talons : Avoir les talons courts : pour une femme, être de nature luxurieuse.
Mais la beauté de la Cour
C'est d'avoir les talons courts
(Parnasse des Muses)
Marie-François Le Pennec : Petit glossaire du langage érotique aux XVIIe et XVIIIe siècles (1979)

Un peu de dignité, Monsieur !