Ces deux billets sont parus en novembre 2008 sur le blog Feuilles d'automne. On ne retranche rien à notre enchantement d'alors.






Il est des livres qui vous rendent plus riches qu'une entière bibliothèque.
Guy Levis Mano créait des ouvrages de ce genre.
Voici
un ouvrage qui figure dans ma bibliothèque personnelle, une œuvre à
quatre voix, celle de Poe qui l'a écrite, celle de Mallarmé et
Baudelaire qui l'on traduite et celle de Guy Levis Mano qui l'a
imprimée, celle de quatre poètes.
Pour ceux qui aiment les livres singuliers, curieux et beaux imprimés par Guy Levis Mano, allez sur le site de l'association qui perpétue sa mémoire et son œuvre.
Quelques jours après cette évocation :
Je reçois à l'instant un très aimable message, dont j'extrais une question à propos de l'article précédent :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux grands fonds différents en page paire ; qch m'échappe, mais quoi ?
A
cela, il faut au préalable expliquer ce qu'est un "grand fond".
L'organisation d'un bloc de texte dans un livre se conforme a un certain
nombre de règles typographiques. Certaines sont évidentes et tiennent à
la tradition, laquelle remonte au temps des manuscrits. Ainsi, l'on
observera que les textes dans la plupart des ouvrages occupent une place
qui n'est pas centrée sur la page. En effet le bord extérieur et le bas
présentent un plus grand espace vierge. On observera d'ailleurs une
sorte de progression de cet espace à partir de l'intérieur de la page
jusque vers le bas de celle-ci, comme une progression en escargot, du
plus petit espace au plus grand. Ces espaces vierges ont une appellation
précise, bien sûr ! En partant de l'intérieur de la page, c'est à dire
de l'endroit ou l'ouvrage est relié aux autres, nous trouverons le
"petit fond", le haut de la page s'appellera "la tête", le bord
extérieur "le grand fond" et le bas "le pied".
Pour résumer - et donc
trahir - les raisons de cette position dissymétrique du texte, on
évoquera la tradition des annotations marginales dans les manuscrits et
la nécessité de poser le pouce sur le papier sans cacher le texte tout
en tenant le livre. Il y a également une notion d'harmonie héritée de
l'esthétique de la Renaissance et à laquelle
Manuce
n'était point étranger. Ces remarques valent pour la plupart des
ouvrages que vous possédez dans votre bibliothèque. Nous y sommes
tellement habitués que nous éprouvons parfois une sorte de désagrément
lorsque ces fonds sont bousculés, par prétention esthétique ou par
ignorance.
Ceci posé, revenons à la question de mon commentateur
hélas anonyme et traduisons là en essayant de se faire pardonner une
éventuelle traîtrise :
Votre dernière photo montre deux doubles pages avec deux bords extérieurs (les grands fonds, donc) différents en page paire (c'est à dire la page de gauche); qch m'échappe, mais quoi ?
Revenons à l'ouvrage imprimé par Guy Levis Mano. Le problème était le
suivant : Comment représenter trois versions d'un même texte sur deux
pages tout en conservant une certaine harmonie de présentation, une vue
aérée de ces textes alors que l'on ne dispose que d'un format de feuille
réduit ? La solution était simple mais extrêmement judicieuse : Il
suffisait de plier la feuille non par son milieu mais à son tiers et de
répéter la même chose pour la feuille suivante, mais en inversant le
pliage ! Bien évidemment, l'imposition (c'est à dire la disposition des
pages sur la feuille avant impression) tenait compte de ce pliage
dissymétrique pour arriver à présenter les trois versions du même poème
dans une présentation équilibrée et non contrainte.
C'est ainsi que
l'on constate un déséquilibre dès que les pages sont désolidarisées,
d'où le trouble de mon aimable correspondant.
Cette édition du Corbeau
fut tirée à 840 exemplaires, tous en feuilles (c'est à dire ni agrafés,
ni brochés). On imagine le poète-typographe pliant patiemment ses
feuilles une nuit de 1967 sous l’œil du Corbeau lui-même...
... Les ténèbres et rien de plus !