dimanche 22 février 2026

Autodafé

On voudra bien ne pas tenir rigueur au Tenancier de réutiliser un billet en provenance de son ancien blogue Feuille d’automne, mais l’esprit d’escalier règne en maître dans le capharnaüm qui lui sert de cerveau et l’allusion dernière à la liste Otto l’a mené jusqu’à la réminiscence de cet extrait.



[…] « Le symbole de toute cette campagne contre le libéralisme et l’individualisme nous paraît être l’autodafé de livres qui eut lieu à Berlin le 10 mai 1933. Cette manifestation, organisée par les étudiants groupés en un Comité d’action contre l’esprit non allemand, se déroula sur le mot d’ordre : « L’esprit allemand prend son essor. » Elle revêtit l’allure d’une cérémonie solennelle, avec un ensemble de rites empruntés aux traditions des corporations. Une fois que le bûcher des livres eut été dressé, neuf crieurs s’avancèrent l’un après l’autre en répétant, sous la forme d’un serment, des paroles moralisatrices : « Contre la décadence et contre la dégénérescence des mœurs ! Pour la discipline et la morale au sein de la Famille et de l’État ! […] je livre à la flamme les écrits de Heinrich Mann, Ernst Glaeser et Erich Kästner. » Ce jour-là, vingt mille volumes furent brûlés sur la place de l’Opéra, et les mêmes scènes se répétèrent dans toutes les universités allemandes. Quant aux thuriféraires du régime nazi, peu sensibles aux protestations venues de l’étranger, ils s’appliquèrent à justifier l’entreprise des étudiants. Will Vesper écrivit par exemple : « En maints endroits, on proteste maintenant sous prétexte que les étudiants, en brûlant cette littérature ordurière n’ont pas toujours jeté au feu ce qu’il fallait. C’est possible. Mais l’intention était bonne et justifiée. »
Au XIXe siècle, déjà, en 1817 à Iéna, les étudiants allemands avaient brûlé des livres : au nom de la justice, de la patrie et de l’esprit communautaire. A cette occasion, un discours avait été prononcé sur les écrits néfastes et déshonorants pour la patrie : cérémonie au cours de laquelle, raconte un chroniqueur, le titre de chaque ouvrage était annoncé à voix haute par un héraut, et à chaque fois les assistants répondaient en un cri énorme : « Au feu ! Au feu ! » Dans Almansor, le poète Henri Heine avait alors déclaré : « C’était un simple prélude : là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. »
En quelques mois, les nazis avaient déterminé un clivage entre les bons et les mauvais écrivains. Pour certains de ceux-ci, l’émigration avait commencé ; pour d’autres, c’était la prison et les camps ; pour d’autres enfin, le silence pur et simple. Les bons, eux paradaient ici et là, glorifiant (comme Gottfried Benn à la radio) les bienfaits du nouveau Reich envers les intellectuels. La mise au pas exigeait encore une assise juridique solide, afin que toute opposition fût définitivement muselée, mais les premiers travaux de centralisation du pouvoir sur les lettres et les arts avaient été menés à bien, conformément au programme culture du parti national-socialiste. A la phrase prémonitoire de Henri Heine dont les écrits étaient maintenant interdits répondait une réplique prononcée par l’un des personnages du Schlageter de Johst, exemple de l’homme nouveau prôné par les nazis : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver !... (*) »
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(*) C’est une phrase qu’on trouve attribuée alternativement à Goebbels ou à Goering dans les écrits français… (Note de l’auteur)
Lionel Richard : Nazisme et littérature (1971)

7 commentaires:

  1. Anonyme00:09

    Cher Tenancier,
    Vraiment, c'est pas pour être désagréable, mais le dernier exemple d'autodafé chez nous est le député Hadrien Clouet utilisant le livre d'Omar Youssef Souleimane comme combustible.
    https://x.com/omarsouleimane/status/2005319486942167085
    Saloperie fasciste en effet.

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    1. C'est en effet une habitude des régimes autoritaires et de ses tenants de prendre les livres pour combustible. Une exception, parce que la raison en est différente : Pepe Carvalho, mais c'est un personnage de papier, sans doute "brulâbre" pour certains...
      Ah, et puis lisez donc la petite note sur la colonne de droite au sujet de l'anonymat dans les commentaires. je vous résume : prenez au moins un pseudo, qu'on se repère...

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    2. Pepe23:14

      Désolé pour le pseudo, je n'ai pas vraiment l'habitude des posts, même si j'ai déjà répondu à vos excellents jeux.
      Vous me filez un coup de nostalgie pour les Carvalho que je n'ai plus lus depuis des lustres.
      Je me souviens du plaisir anticipé de Pepe avant de flamber le Quichotte. De mémoire : « ça faisait longtemps que j'avais envie de brûler les aventures de ce vieil imbécile ». Aussi de son ami (son comptable ?) qui, invité chez Pepe, lui demande, avant d'accepter, s'il brûlera bien un livre.
      Après la série des Carvalho j'avais lu un peu de la production de Montalbàn. C'était nettement moins bon. Wikipedia m'apprends ou me rappelle que Manuel est mort à Bangkok. Autre bon souvenir les « Oiseaux », où Pepe tente une fidéuà avec les produits locaux.
      Pour le pseudo, Pepe ira donc très bien. C'était (Pépito en fait) celui de mon défunt beau-père, dont le père avait passé un certain temps en camp de concentration sous Paquito ; à Barcelone justement.

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    3. Pepe06:52

      A propos de pseudo. Outre Paquito, diminutif de Paco/Francisco, Montalbàn donne quelque part un autre surnom de Franco : Paco Rana. La grenouille, surnom donné (je viens de l'apprendre après recherche) à cause de la politique hydraulique du dictateur et de son obsession pour les barrages.
      François la grenouille donc. Aucun rapport avec Kermitterrand... Quoique... Francisco, Francisque...

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    4. Anonyme11:15

      Jules

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    5. Jules11:20

      Et toujours à propos du nain d'El Ferrol (rôôôh, on avait dit pas le physique) on l'a aussi nommé "El Ventriloco" suite à une cérémonie de voeux de nouvel an où il soufflait son texte à la petite Carmencita tel un marionnettiste télévisé.
      Pardon, pour le truc d'avant, me suis fait un noeud dans les commentaires.

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  2. Anonyme11:05

    Tout ceci pourrait bien devenir d'une actualité brûlante...
    Ca me rappelle une connaissance me disant benoîtement, et sans la moindre parcelle de mémoire historique, "tu sais, un peuple, une nation". Ben oui...

    Otto Naumme

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