Le Tenancier : Revoici
Brisset, déjà évoqué dans le
volume 20, avec un nouvel extrait de sa
Grammaire
logique. Dans Les Fous littéraires d’André Blavier, on compte
treize
entrées le concernant, plus ou moins importantes…Pour Brisset,
« le latin,
c’est l’italien renversé », une sorte d’argot pour classe
dirigeante, en
poussant un peu. On renoue ici avec un système de pensée que ne
renieraient pas
certains complotistes. Tu avais prévu de nous en dire plus au sujet de
l’auteur...
Pierre Laurendeau : Ah
oui… Euh… À relire la notice du
numéro 20, je trouve qu’il y a peu à ajouter à mes relations
brissettiennes.
Quant à analyser l’œuvre… il faudrait y consacrer une
encyclopédie !
Peut-être attaquer un angle mort de l’histoire littéraire,
alors. Quand les surréalistes découvrent Brisset, ils sont
« fréquentés »
par le jeune Lacan. Dans les années 80, quand je disais :
« Lacan a
tout piqué à Brisset », c’était inaudible – notamment par
l’intelligentsia
de gauche, qui vouait un culte à la piscanalyse (étude des poissons
morts)
lacanienne. J’ai toujours pensé que Lacan était un escroc – outre que
sa
méthode de décortication du langage, comme je continue de l’affirmer,
est
entièrement pompée sur Brisset –, il a dévasté bien des familles, dont
la
sienne.
Il y a quelques années, Michel Onfray a publié un ouvrage
contre Freud,
Crépuscule d’une idole. Mal lui en prit ! Il
fut
cloué au pilori par la gauche bien-pensante, ce qui accéléra je pense
sa dérive
vers la droite plus que droite. C’était pourtant un livre nécessaire,
qui
posait les bonnes questions, mais noyées dans un fatras
d’approximations
biographiques et d’erreurs de méthodologie : Onfray écrivait trop
vite (et
publiait trop).
Cinq points, cependant, auraient mérité d’être relevés :
-
Freud n’était pas le seul à travailler sur
l’« inconscient »
(quelque nom que l’on donne à cette zone floue où sont enfouis les
souvenirs).
-
La psychanalyse n’a jamais guéri qui que ce
soit, même si l’écoute thérapeutique, héritée entre autres de la
confession
auriculaire (je connais plusieurs curés en rupture de Vatican qui se
sont
reconvertis dans la psychanalyse), apporte un soulagement au mal-être.
-
Le fonctionnement sectaire. Le processus
d’adoption
relève des mêmes techniques que les autres sectes : le futur ou la
future
adepte doit se faire psychanalyser afin de parvenir au Graal de membre
à part
entière – je pense notamment aux pythagoriciens, et à la séparation
entre acousmaticiens,
qui écoutaient l’enseignement du maître derrière un rideau pendant 5
ans !,
et adeptes à part entière.
-
Le parcours analytique du « patient »
(mot qui porte ici pleinement sa signification, la « cure »
pouvant
se dérouler sur de nombreuses années, voire décennies !) obéit un
rituel qui
n’a rien à envier à ceux des religions à mystère – transfert,
contre-transfert,
etc.
-
Comme pour toute religion (ou secte), les écoles
de psychanalyse sont aussi nombreuses que se détestant cordialement. À
ce
sujet, le film de Raoul Ruiz, Généalogies d’un Crime (1996),
est une réjouissante
satire de ce petit monde.
Ce
qui est grave, à mon sens, c’est que cette secte est
figée dans ses rituels archaïques sans tenir compte des avancées
considérables dans
la compréhension du fonctionnement du cerveau, notamment ce que l’on
appelle la
plasticité mémorielle : les souvenirs ne se constituent pas en
strates figées ;
quand on les convoque, la mémoire reconstitue les événements en
piochant dans
différents clusters, ce qui produit souvent des erreurs de restitution
– et favorise
les manipulations par des gourous (psychanalystes, hypnothérapeutes et
autres « bioquanticiens »).
Aux États-Unis se multiplient les procès de jeunes adultes persuadées
d’avoir
été violées ou maltraitées par leur père – ce qui peut arriver, certes
– à la
suite d’une cure psychanalytique orientée.
Brisset, lui, se livrait sans retenue aux associations d’idées
que son cerveau produisait à jet continu ! Sa créativité
linguistique était
sans frein.
« Le latin ne vient pas plus du Latium que l’argot
de
l’Argovie, le javanais, de Java. » C’est dit !