Jules Renard
George Sand avait la sérénité de ces animaux ruminants dont les yeux pacifiques semblent refléter l'immensité.
Maxime Du Camp
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| Rapport
sur l’industrie du papier et du carton dans la Région de Lannion
S’il est une question qui préoccupe les Bretons soucieux de l’avenir de leur chère Bretagne, c’est bien le manque de débouchés sur place pour la jeune génération. La région de Lannion n’échappe pas à cette conjoncture du fait de la mécanisation de l’Agriculture qui demande moins de bras, et du peu d’industrie du Pays. Aussi faut-il se féliciter des efforts qui ont été faits dans ce sens à Lannion même pour implanter de nouvelles activités. Or, de plus en plus, il devient évident que le développement d’une région est intimement lié à la production d’énergie, à telle enseigne qu’un spécialiste de ces problèmes, décédé récemment à l’Arcouest, M. Schueller, proposait de remplacer tous les impôts par une taxe sur l’énergie. Voyons donc quelle est la situation de la Bretagne à ce sujet. Des nombreux cours d’eau, malheureusement bien courts du fait de la configuration du sol, actionnaient autrefois quantité de moulins échelonnés le long de leur cours. Ces moulins produisaient de la farine, foulaient des tissus de laine, broyaient des écorces, fabriquaient du carton ou du papier. Les uns et les autres ont disparu par suite de la création de grandes minoteries, de l’arrêt de tissages familiaux, des modifications des procédés de tannage, de la tendance à établir de grandes papeteries dans les ports ou à proximité des grosses sources de force motrice, hautes chutes et mines de charbon. Sur les 67 moulins à papier qui existaient en Bretagne : en 1776, il ne reste plus qu’une douzaine d’établissements, dont deux très importants dans le Finistère, trois dans le Morbihan, un dans l’Ille-et-Vilaine, un à Nantes, et enfin cinq dans les Côtes-du-Nord, dont une papeterie et quatre cartonneries. Ce sont particulièrement (puisque nous vous confinons dans la région de Lannion) les Établissements placés sur le Léguer ou ses affluents qui nous intéressent, et il serait trop long de passer en revue toutes les usines de Bretagne. Un rapport très étudié et très développé a été établi à ce sujet par le Directeur Général des Papeteries Vallée, rapport demandé par le C.E.L.I.B. au cours de son enquête pour le développement de l’Industrie en Bretagne. Si les moulins établis sur le Léguer, en amont de Belle Isle-en-Terre, par les familles Le Loutre et Le Corju ont disparu, ainsi que ceux de la région de Ploubezre, les trois cartonneries établies sur le Guic en Plounévez-Moëdec et sur le Saint-Émilion en Loguivy-Plougras n’ont cessé de fonctionner et sont toujours gérées par la famille Alexandre, dont un ancêtre fonda en 1610 le « Milin Kreiz Izellan », qui est l’un des plus anciens de Bretagne. Cet établissement, bien modernisé, occupe une dizaine d’ouvriers ; ainsi que les deux autres qui sont de fondation plus récente. Ils produisent des cartons fort appréciés et adaptés aux besoins modernes. En aval de Belle-Isle-en-Terre se trouve la seule usine de Bretagne fabriquant des papiers d’écriture en même temps du reste que des papiers d’emballage fins. Autrefois, la région la plus papetière de Bretagne était celle de Morlaix et les nombreux moulins échelonnés le long du Kéfleut donnèrent naissance aux importantes papeteries de Glazlan. C’est de là que vint la famille Vallée, il y a 103 ans, avec un groupe de papetiers qui se succèdent à l’usine de Loc-Maria de père en fils. Cette usine emploie 200 personnes et possède trois machines. C’est avec plaisir que la Direction s’offre à la faire visiter par les personnes que la question intéresse. Se rendant parfaitement compte que l’avenir d’une papeterie est intimement lié à la question énergie, cette Direction n’a pas hésité à tirer parti de la force hydraulique du Léguer aménageant un barrage qui lui donne un millier de chevaux. Elle projetait même dès 1920, d’équiper d’autres chutes sur le cours du Léguer, dont la dernière eut été une marémotrice au Yaudet. Le projet fut même établi de monter une machine à Journal à Lannion même, à l’endroit où depuis a été construite l’usine à gaz. Les bois et les pâtes auraient été reçus à quai par petits navires. Depuis, la fabrication du papier journal s’est concentrée dans de très grandes usines près des mines dans le Nord et à Rouen où peuvent accoster de grands navires apportant les matières premières et les combustibles. C’est dire que la Papeterie, comme toutes les industries, attache la plus grande importance à la question force motrice. Or, si la Bretagne ne dispose pas de houille noire, de houille blanche, ni d’or noir, ces termes désignant le charbon, la neige et le pétrole, elle a sur ces côtes une magnifique source d’énergie, la houille bleue des marées et il est inconcevable que l’on n’en ait pas encore tiré parti. Le barrage de la Rance a déjà fait couler beaucoup d’encre, espérons qu’il verra passer dans ses groupes bulbes beaucoup d’eau et qu’il fournira à la région de l’Ouest, si déshéritée, les 800 millions de kilowatt-heure promis, en attendant les 13 milliards de la baie du Mont Saint-Michel. Plus modestement, les estuaires de la rivière de Tréguier et du Trieux donneraient ensemble leurs 40 millions de kilowatt-heures suivant les études déjà anciennes de MM. Pelnard, Considéré et Caquot. Mais il est un autre point dans la conjoncture actuelle qui fait craindre des restrictions d’importation de matières premières et qu’il convient d’examiner de très près, c’est le reboisement. En dépit de ce qu’on aurait pu penser de la diminution de l’emploi du bois par suite de la construction en fer et en béton armé, cet emploi s’accroît dans des proportions constantes du fait de nouveaux débouchés dans le déroulage, la fabrication du papier et les multiples industries de la cellulose. Donc, la plantation d’arbres représente une affaire de première importance, elle permet de tirer un excellent parti de terrains incultes ou incultivables par leur situation. Mais comme dans tous les domaines, il faut faire de la vitesse et il est nécessaire de choisir des essences à croissance rapide : les résineux et les peupliers. L’Administration des Eaux et Forêts est là pour donner toutes les indications utiles, et la pépinière qu’elle a créée dans la forêt de Coat-an-Noz est des plus instructive. Il est à noter que les forêts de Coat-an-Noz, Coat-an-Nay et Beffou se trouvent dans le bassin du Léguer et représentent un attrait de plus pour la région de Lannion déjà si connue par ses magnifiques plages. De son côté, M. Pierre Lemoine à qui j’avais communiqué diverses notes sur les Papeteries de Bretagne, dont un ouvrage de M. Bourde de la Rogerie qui a été complété par M. Fanch Gourvil, a condensé ces précieux renseignements en une note succincte dont il va vous donner lecture. M. Cadoret qui depuis 64 ans a contribué à l’essor de l’usine de Loc-Maria a, lui aussi, recueilli des indications très intéressantes sur les familles papetières qui ont exercé à Morlaix et à Belle-Isle. O. VALLÉE, Directeur des Papeteries de Locmaria, en Belle-Isle-en-Terre |
| « Cette insistance sur les aspects ternes de la vie et la mesquinerie de l’homme est dans le fond une bruyante déclaration d’incompétence. Peindre un homme sans aucune espèce de poésie (...) révèle plutôt les insuffisances de l’auteur. » Car, dit-il, « les causes de la joie d’un homme sont souvent difficiles à cerner. Elles ont si peu de rapport avec l’extérieur (tel que l’observateur l’inscrit dans son carnet) qu’elles n’y touchent peut-être même pas — et la véritable existence de l’homme, pour laquelle il consent à vivre, serait uniquement réservée au domaine de l’imagination. Il est possible que l’homme d’Église, à ses moments perdus, gagne des batailles, que le fermier pilote des navires, que le banquier triomphe dans les arts (...). Dans pareil cas, la poésie court, souterraine, et l’observateur (pauvre âme, avec ses documents !) est toujours au mauvais endroit. Car prétendre “observer” l’homme, c’est aller au-devant de bien des déconvenues. Nous voyons le tronc d’où il tire sa subsistance, mais lui-même est bien au-delà, déployé dans le dôme du feuillage, traversé par les murmures du vent, peuplé de nids de rossignols. Et le véritable réalisme est celui des poètes, qui grimpent après lui comme un écureuil et ainsi entrevoient un coin du ciel pour lequel il vit. Oui, le véritable réalisme, toujours et partout, est celui des poètes : découvrir où réside la joie, et lui donner une voix bien au-delà du chant. Car manquer la joie, c’est tout manquer. Dans la joie des acteurs réside le sens de toute action. D’où l’irréalité obsédante et vraiment spectrale des ouvrages “réalistes”. (...) Car aucun homme ne vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides, mais dans la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, aux fenêtres peintes et aux murs historiés. » |
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| Il n’a rien d’un crapoussin. Sa glabelle n’est pas villeuse, mais son vomer, couvert par un stéatome, lui donne l’aspect d’un miquelet. Bref, c’est le genre de type capable de lire couramment le boustrophédon et qui ne confondrait pas un apophtegme avec une antanaclase ; si vous voyez ce que je veux dire. |
| San Antonio : En avant la moujik (1969) |
| Canalis
est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun, doué d’une
figure vituline, et d’une tête un peu menue, comme celle des
hommes qui ont plus de vanité que d’orgueil. Il aime le luxe, l’éclat,
la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que pour tout
autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il a tué ses
ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après tout, les
Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignau, ni les Grandlieu,
ni les Nègrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi ses
prétentions. Il a ces yeux d’un éclat oriental qu’on demande aux
poëtes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix
vibrante ; mais un charlatanisme naturel détruit presque ces
avantages. Il est comédien de bonne foi. S’il avance un pied très
élégant, il en a pris l’habitude. S’il a des formules déclamatoires,
elles sont à lui. S’il se pose dramatiquement, il a fait de son
maintien une seconde nature. Ces espèces de défauts concordent à une
générosité constante, à ce qu’il faut nommer le paladinage, en
contraste avec la chevalerie. Canalis n’a pas assez de foi pour
être don Quichotte ; mais il a trop d’élévation pour ne pas
toujours se mettre dans le beau côté des questions. Cette poésie, qui
fait ses éruptions miliaires à tout propos, nuit beaucoup à ce poëte
qui ne manque pas d’ailleurs d’esprit, mais que son talent empêche de
déployer son esprit ; il est dominé par sa réputation, il vise à
paraître plus grand qu’elle. Ainsi, comme il arrive très souvent, l’homme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs ; cette caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique, aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d’une fortune afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le succès sous sa double forme : la couronne de laurier et la couronne de myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension, les deux mille francs de l’Académie, et les mille écus du revenu patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille francs que rapportait la poésie, bon an, mal an ; en tout vingt-cinq mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors une fortune d’autant plus précaire, qu’il dépensait environ cinq ou six mille francs au delà de ses revenus ; mais la cassette du roi, les fonds secrets du ministère avaient jusqu’alors comblé ces déficits. Il avait trouvé pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d’argenterie. Il refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre : Ah !
Versificateur, te serais-tu flatté
Dès cette époque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des
journalistes, vidé son sac. Il se sentait incapable d’inventer une
nouvelle forme de poésie. Sa lyre ne possède pas sept cordes, elle n’en
a qu’une ; et, à force d’en avoir joué, le public ne lui laissait
plus que l’alternative de s’en servir à se pendre ou de se taire. De
Marsay, qui n’aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa
dans le flanc du poëte sa pointe envenimée. D’effacer Charles dix en générosité ? — Canalis, dit-il une fois, me fait l’effet de l’homme le plus courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, ce trompette qui n’avait cessé de souffler le même air dans son petit turlututu ! Canalis, aux oreilles de qui cette épigramme arriva, voulut devenir général. Combien de fois un mot n’a-t-il pas décidé de la vie d’un homme ? L’ancien président de la république Cisalpine, le plus grand avocat du Piémont, Colla s’entend dire, à quarante ans, par un ami, qu’il ne connaît rien à la botanique ; il se pique, devient un Jussieu, cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du Piémont, en latin, l’ouvrage de dix ans. — Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se dit le poëte éteint, et de Marsay trouvera son maître en moi ! Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique ; mais il craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences sont cruelles à ceux qui contractent l’habitude de prendre quatre alexandrins pour exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps, trois seulement : Hugo, Théophile Gautier, de Vigny ont pu réunir la double gloire de poëte et de prosateur que réunirent aussi Racine et Voltaire, Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions de la littérature française et qui doit signaler un poëte entre tous. Donc, le poëte du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de remiser son char sous le toit protecteur de l’Administration. |
| Honoré de Balzac : Modeste Mignon
(1844) |